Catherine Major
Catherine Major

Catherine Major : mère et mondes

Steve Bergeron
Steve Bergeron
La Tribune
Oui, l’album s’appelle Carte mère. Oui, sur la couverture, on voit Catherine Major tenir, serrée contre elle, la petite Carmen, née l’été dernier, quatrième livraison de cigogne pour cette tribu comptant déjà Frédérique, Margot et Oscar comme oisillons. Oui, il y a la première chanson de l’album, Bateau bleu, puissante ode à la maternité. Bref, la tentation est forte de croire que ce cinquième opus dans le parcours de la musicienne est consacré à tout ce qui est femme ayant mis au monde. « Il est habité avant tout par le plus grand vertige de ma vie : mes enfants », signe d’ailleurs la chanteuse dans la dédicace.

Mais non. Il y a bien d’autres mondes dans cette œuvre. Des angoisses enfouies (La panique). Un œil jeté sur les dépendances (La bouteille). Un hymne à la famille (Ma sœur). L’adieu à une amie disparue (Tableau glacé). Un crochet aux dérives du pouvoir, qu’il soit religieux, politique ou économique (Moi non plus). Un point de vue sur la laïcité (L’espace occupé). Bref, un opus foisonnant, comme l’a été la vie de Catherine Major depuis cinq ans (déménagement dans la campagne de Lac-Brome, nouvelle maison de disques, première réalisation d’album et, bien sûr, arrivée de ses deux plus jeunes enfants).

En fait, la carte mère, c’est d’abord celle, au sens propre, de l’ordinateur, celui qu’elle s’est autorisée à maîtriser pour réaliser elle-même son disque. « Mais la couverture, c’est le cadeau du photographe [John Londono], qui, à la fin de la séance pour l’album, m’a offert de me prendre avec mon bébé. La photo ne devait donc pas être publicisée. C’est sûr que je mène d’abord une vie de mère : j’ai quatre enfants! Je ne peux pas aller bien loin! Mon art, mes horaires, mes nuits sont teintés de ça. Mais Carte mère est un disque qui parle de toutes sortes de sujets universels, pas d’un seul thème. »

On ne peut quand même s’empêcher de souligner cette plénitude qui semblait l’habiter lorsqu’elle a rédigé les remerciements à ses enfants : « Merci de me permettre d’aimer à la folie et de me confronter à moi-même chaque jour... »

« Oui, plus jeune, j’avais le désir d’avoir des enfants, mais ma première fois m’a vraiment marquée. J’ai vécu la grossesse, l’attente et l’accouchement de façon tellement grandiose et puissante! C’était gigantesque! Et après, on n’en parle même pas! Je savais alors que j’en aurais deux et probablement trois. Je n’osais pas me rendre à quatre dans ma tête, mais quand elle est arrivée, par surprise, je n’aurais jamais pu dire non à ça. Là, je viens d’avoir 40 ans, je pense que c’est complet. Mais si ça se présentait encore, je ne saurais pas davantage le refuser. Alors je serais dans la merde! » dit-elle en pouffant de rire. « Le plus paradoxal, c’est que je ne suis pas très patiente et que je veux tout faire en même temps. Je n’ai donc pas le choix d’avoir de l’énergie. Je ne me repose pas souvent! »

Catherine Major avait dû scinder la tournée de son album La maison du monde en deux pour donner naissance à son troisième enfant, ce qui ne l’avait pas empêchée de donner plusieurs spectacles « très enceinte » avant le passage de la cigogne. On la voit ici lors de sa prestation au Théâtre Granada de Sherbrooke, le 2 avril 2016.

Wizz à sa façon

Mais de la patience, elle en a quand même eu pour la création de son album, maintes fois interrompue par des projets de musiques de films, de concerts événementiels, son déménagement et les amerrissages de ses poupons. « Ça n’a pas été difficile, mais ça a été long », confirme-t-elle.

Et le choix de réaliser elle-même les chansons n’a pas vraiment aidé à raccourcir le temps nécessaire. « J’ai été confrontée à moi-même tout le long. Je suis très exigeante. Mais trop souvent j’ai été frustrée de ne pas manipuler l’ordinateur moi-même. Je manquais d’autonomie. Alors cette fois-ci, au lieu d’être toujours derrière le réalisateur à dire "je veux ça, donne-moi un mi, plus long, coupe là", je me suis convaincue que je pouvais être un peu plus à l’affût même sans être une wizz de 20 ans. Je sais écrire une partition, faire des arrangements et, surtout, je sais ce que je veux. Je suis une musicienne. »

Ça tombe bien : Michel Bélanger d’Audiogram, qui l’a accueillie après son départ de Spectra, la sentait mûre pour prendre les rênes de la rondelle en gestation. « Il m’a dit : "Je te vois aller depuis des années et je ne mettrai pas de réalisateur là-dessus, c’est toi qui vas le faire." Je lui ai répondu que j’y avais justement pensé. J’ai donc décidé de me faire confiance et de me lancer, malgré la peur, les complexes, le fait d’être seule. Le principal hic de la réalisation, c’est que tu ne peux avoir de recul. Mais j’ai écouté les commentaires de quelques personnes proches et j’ai surtout profité de ma liberté, de mon autonomie et du fait que tout venait de moi. J’ai assez aimé pour avoir envie de le refaire pour d’autres. Je suis très contente du résultat. Sinon, le disque n’aurait jamais été envoyé à l’impression! »

Pour ajouter au coefficient de difficulté, Catherine Major s’est donné le défi de créer la musique d’une nouvelle manière, en partant de séquences rythmiques plutôt que d’un texte ou d’une mélodie.

« Ça s’est fait comme ça, sans que ce soit volontaire, mais en fait, ça venait du désir de ne pas composer à partir du piano. En piano-voix, je construis habituellement sur des mots. Je suis généralement une compositrice très harmonique et je mets des accords partout. Cette fois, je n’en voulais pas. Je souhaitais que le groove de la mélodie et la ligne de basse se tiennent par eux-mêmes. Évidemment, la mélodie n’était jamais très loin derrière, mais celles que j’ai données à mon chum [Jeff Moran, qui a signé les paroles de toutes les chansons sauf une] était essentiellement faites d’onomatopées. Il les a quand même respectées au poil près, ce qui fait que les textes groovent eux aussi! »

Catherine Major

Montréal-Bratislava

Catherine Major tenait toutefois à ce que les sonorités électroniques pour lesquelles elle a opté cette fois-ci soient réchauffées par du matériel plus organique, joué par de véritables instruments.

« Je me disais que ce serait débile d’avoir un orchestre qui viendrait ajouter une deuxième dimension, de façon intermittente, comme une ponctuation. Michel m’a alors appris qu’il avait un contact en Slovaquie, ce qui rendait l’entreprise financièrement abordable. »

Appuyée par Antoine Gratton, l’autrice-compositrice a donc imaginé des arrangements de cordes, lesquels ont été proposés à l’Orchestre symphonique de Bratislava. « On les a enregistrés en quatre heures, un 15 décembre, sans aller là-bas. On les a dirigés à distance. C’est fou ce qu’on peut faire aujourd’hui! L’expérience a été hallucinante! »

La seule chanson dont Catherine a également signé le texte, c’est Tableau glacé, dédiée à la fille d’une amie disparue.

« Ça a été très thérapeutique en fait. Quand je l’ai écrite, Lucie était toujours en vie et je souhaitais lui faire entendre, mais je n’en ai jamais été capable (et je le regrette), parce que dans le texte, je lui disais de s’autoriser à partir, ce qu’elle refusait, évidemment à cause de sa fille adolescente. Lucie a été dans le déni jusqu’à un stade avancé. Ce fut mon pire contact avec la maladie, mais cette chanson m’a vraiment fait du bien, et à sa fille aussi, à qui je l’ai finalement offerte. »

Cette amie de ses parents, arrivée dans sa vie et celle de sa sœur alors qu’elle avait 9 ans, a été « hyper-présente ». « Lucie, c’est la personne qui a joué le plus de rôles auprès de moi. Elle a été ma voisine, l’amie de ma mère, la blonde de mon père, mais surtout mon amie à moi et à ma sœur, qui a entretenu les mêmes liens avec elle. »

Cette sœur à qui elle a également dédié une chanson, pour exorciser la peur de vieillir. « La peur que le temps nous éloigne, ajoute-t-elle, et l’importance de ne pas oublier l’essentiel. Et d’y revenir! »

L’essentiel pour Catherine Major, depuis qu’elle a quitté le béton pour la verdure, c’est aussi de mettre ses doigts dans la terre lorsqu’ils ne caressent pas un piano.

« Planter mes légumes, c’est mon passe-temps préféré. L’objectif est de réussir à cultiver à l’année. Nous avons d’ailleurs acheté une sorte de maison bigénérationnelle, et dans la deuxième partie se trouve le studio. Bientôt, il y aura aussi une serre. Nous avons un grand espace, pas encore tout à fait à notre goût, car il reste beaucoup à rénover et mon chum fait tout de ses mains. C’est donc plus long. »

Mais la longueur de temps, elle connaît bien, désormais.

Discographie

2004  Par-dessus bord

2008 Rose sang

2011  Le désert des solitudes

2015  La maison du monde

2020  Carte mère

CATHERINE MAJOR, <em>Carte mère, </em>CHANSON FRANCO, Audiogram