Stéphane Laforest

Bonne fête, maestro!

Il y a 20 ans, Stéphane Laforest dirigeait son tout premier concert en tant que chef de l’Orchestre symphonique de Sherbrooke (OSS). Une aventure que le maestro entrevoyait comme assez courte : l’ensemble musical, venait-il d’apprendre, traînait un déficit accumulé de 250 000 $ dans ses finances. Anticipant un naufrage, le jeune chef avait quand même pris les rênes avec toute l’énergie de ses 35 ans, mais en gardant à l’esprit que « ce serait beau s’il réussissait à se rendre à la fin de l’année »...

Deux décennies plus tard, non seulement les opérations de sauvetage ont fonctionné, mais le capitaine est encore au poste, malgré les quelques tempêtes traversées au fil des ans. Les Sherbrookois sont toujours aussi friands de leur maestro, pendant que l’orchestre vit d’excellentes années, caracolant sur des sommets d’abonnements, lesquels dépassent régulièrement les 800.

« En fait, il y a une petite inquiétude en ce moment parce qu’on en est à environ 850 abonnés, soit une trentaine de moins que l’an dernier, rapporte Stéphane Laforest en rigolant. Si on savait combien d’orchestres symphoniques au Québec seraient heureux d’atteindre ce chiffre! Ça tient du miracle! »

Ce qui l’émeut le plus, c’est l’appui incessant du public, qu’il a perçu dès le départ. « Je me suis senti adopté tout de suite et soutenu dans ma façon de faire, même si je ne suis pas quelqu’un du coin », souligne le Sorelois d’origine, qui avait tout de même quelques assises en région.

Stéphane Laforest avait en effet été chef de l’Orchestre symphonique des jeunes de Sherbrooke durant la saison 1994-1995, avait dirigé l’Ensemble à vents de Sherbrooke après le départ de René Béchard et s’était souvent retrouvé à l’ombre du mont Bellevue pendant ses nombreuses années de participation et d’engagement au Festival des harmonies du Québec.

Il avait d’ailleurs été pressenti pour succéder à Marc David en 1996 et avait même posé sa candidature. Il a toutefois vite senti qu’il n’était pas le favori dans la course.

« Je venais alors d’arriver à Thunder Bay comme chef d’orchestre. L’entrevue s’est déroulée par téléphone et n’a pas duré bien longtemps. Bref, je ne l’ai pas eu et comme j’étais jeune, je l’ai mal pris. Disons que j’ai appris depuis à accepter les verdicts, qu’il y a des batailles qu’on gagne et d’autres qu’on perd. »

Le premier concert de Stéphane Laforest avec l’OSS et la pianiste Anne-Marie Dubois, le 2 octobre 1998.

mi mi...

N’empêche que, deux ans plus tard, lorsque le chef Gilles Auger annonce son départ, c’est Stéphane Laforest qu’on souhaite rencontrer. Cette fois, les choses se passent nettement mieux : dès la fin de l’entrevue, il est engagé.

Sauf erreur, le premier concert de l’OSS dirigé par maestro Laforest est le gala-bénéfice du 2 octobre 1998. Cette soirée faisait aussi office d’inauguration officielle du nouveau Centre culturel, qui sortait d’importants travaux de rénovation et d’agrandissement (la construction des deux foyers et le déménagement de la billetterie et de l’entrée à l’arrière du pavillon central). Anne-Marie Dubois avait étrenné le nouveau piano Yamaha de la salle Maurice-O’Bready. Le lendemain, l’OSS lançait sa saison avec Louis Lortie comme soliste invité.

Dans les coulisses toutefois, la situation est loin d’être rose. Outre les contraintes financières (l’Orchestre de chambre et l’Ensemble à vents seront largués en 1999, l’EVS étant sauvé par ses musiciens), le chef se retrouve avec une formation mi-amateur mi-professionnelle, donc des instrumentistes de niveaux inégaux. Certains étaient interprètes de carrière, membres de plusieurs orchestres, et d’autres venaient aux répétitions par plaisir, après leur journée de travail dans un autre domaine d’activité.

« Mais moi, j’avais comme mandat de ramener le public aux concerts, donc d’être plus exigeant. Je ne me suis donc pas fait d’amis à cette époque. J’ai passé pour le méchant, mais je n’étais pas payé pour me faire aimer. Je me souviendrai toujours d’une musicienne qui me demande pourquoi je suis si sévère. “Les musiciens viennent ici pour le party! Relaxe! De toute façon, ça ne sonnera jamais bien, cet orchestre-là!” Je me suis senti tellement insulté pour les gens de Sherbrooke! »

Parce qu’il se savait appuyé par le conseil d’administration et par plusieurs autres musiciens, le chef n’a pas lâché. Les membres de l’orchestre insatisfaits ou incapables de répondre à ses exigences ont quitté les rangs. Stéphane Laforest ne peut s’empêcher de souligner le soutien de son épouse, le premier violon Élaine Marcil, arrivée à l’OSS en même temps que lui et indéfectible alliée.

Le 27 avril 2017, après 19 ans d’attente, Stéphane Laforest tient en main le premier disque de l’OSS, Les plaisirs coupables.

2 à 1 pour le canadien

Pendant ce temps, le public se prend d’affection pour ce chef qui lui parle à chaque concert, présente les pièces au programme, fait des blagues et donne même, les soirs où les Canadiens jouent, le pointage du match au retour de l’entracte.

« À l’époque, il n’y avait guère que Yannick Nézet-Séguin et moi qui s’adressaient à l’auditoire. C’était très rare. Moi, je le faisais au départ par simple politesse. Il faut minimalement dire bonsoir aux gens! Si ça avait déplu à une majorité, j’aurais arrêté immédiatement , mais tellement de personnes m’ont avoué qu’elles voudraient aimer le classique, mais qu’elles ne connaissaient pas assez cette musique.

Mes blagues n’ont pas toujours marché — et ma femme était la première à me le noter dans l’auto après! —, mais les commentaires que j’ai reçus, c’est que les gens avaient l’impression que j’étais une personne normale, qui ne se prenait pas pour un autre. »

Les efforts de maestro Laforest et de son équipe ont visiblement porté fruit : non seulement le public est revenu au concert, mais le déficit n’était plus qu’un souvenir quatre ans plus tard. En 2002, les membres de l’OSS signeront leur toute première entente collective avec la Guilde des musiciennes et musiciens du Québec. Plus aucun doute : l’OSS est désormais un orchestre professionnel.

Deux indéfectibles alliés : Stéphane Laforest et son épouse, le premier violon Élaine Marcil, en septembre 2005.

Évoluer avec son orchestre

Si la Sinfonia de Lanaudière, l’orchestre classique que Stéphane Laforest a lui-même fondé il y a 25 ans, occupera toujours une place spéciale dans son cœur, l’OSS a aussi droit à son statut particulier. En effet, au fil des ans, le maestro a cumulé plusieurs autres fonctions. Il a notamment été chef adjoint de Kent Nagano à l’Orchestre symphonique de Montréal pendant deux ans, puis a occupé un poste similaire à l’OSQ pendant cinq ans.

« Mais comme m’avait enseigné mon ancien professeur [Raffi Armenian], diriger son propre orchestre sur plusieurs années permet non seulement de le faire évoluer, mais aussi d’évoluer soi-même. Il me disait : “Tu vas voir : tu vas faire avancer tes musiciens, mais eux aussi vont te faire avancer.” »

Au cours des 20 dernières années, Stéphane Laforest s’est ainsi efforcé de se répéter le moins souvent possible dans ses programmes de concert. Tellement de directeurs artistiques se contentent d’interpréter les 25, 30 mêmes œuvres classiques les plus populaires, dit-il. Ce qui n’est assurément pas la meilleure façon de convaincre les musiciens avides de nouveaux défis de ne pas aller voir ailleurs.

« Mais nous avons joué toutes les symphonies de Beethoven, de Tchaïkovski, de Brahms, la majorité de celles de Mozart à partir de la 29e… Bien sûr, il y a des incontournables qu’on n’a pas le choix de refaire. Mais ce sera toujours plus difficile pour moi de vendre au conseil d’administration la Deuxième de Beethoven plutôt que la Cinquième. Je le fais d’abord pour les musiciens. »

C’est aussi pour les musiciens, affirme-t-il, qu’il s’est accroché lors de la crise interne et financière de 2011-2012, au bout de laquelle le président, la directrice générale et quatre administrateurs avaient donné leur démission.

« Au fil des ans, je me suis parfois retrouvé avec des administrateurs talentueux, remplis de bonne volonté, mais qui connaissaient peu la musique. Je devais à l’occasion expliquer au directeur général comment les choses marchaient. Ça m’a fait passer pour une diva, un freak control, mais j’ai tenu bon d’abord pour l’orchestre », assure-t-il.

Son caractère parfois bouillant a aussi causé quelques tensions avec d’autres organisations musicales de la région. « L’OSS s’est déjà retrouvé seul dans son coin, regrette-t-il, mais il y a eu des rapprochements dans les dernières années, et je crois que ça doit marcher comme ça, car on a tout ce qu’il faut dans la région : des chœurs extraordinaires, des solistes talentueux, une École de musique, un centre d’arts à Orford… »

Des concerts mémorables, il y en a eu trop pour que Stéphane Laforest puisse tous les énumérer. Mais le chef avoue avoir éprouvé une certaine fierté lorsque l’OSS a osé se mesurer au difficile répertoire de Richard Strauss. « Je vais toujours me souvenir aussi, jusqu’à la fin de mes jours, du Carmina Burana avec les Chanteurs de l’Université Bishop’s [10 novembre 2012]. »

Et l’avenir?

Stéphane Laforest ne cache pas qu’il a toujours rêvé que l’OSS donne davantage de concerts dans une année, la meilleure façon, estime-t-il, de retenir les musiciens. Au programme de cette année figurent d’ailleurs deux soirées pop symphoniques, une formule dont le directeur artistique est devenu un spécialiste, se lançant même dans la production de ce type de concerts, à Montréal et dans la région de Lanaudière.

« Les concerts pop ne sont pas là pour prendre la place de la série classique, mais bien pour l’améliorer. Avec eux, on espère attirer un public différent et, avec les profits, bonifier la série classique, en embauchant plus de musiciens, en invitant des solistes de calibre international, en ajoutant des répétitions… Tous les orchestres du Canada anglais ont une série pop. »

Le chef aimerait aussi renouer avec les belles années où l’OSS se produisait gratuitement pour le public sherbrookois, aux Concerts de la Cité, à la Place Nikitotek ou sur la scène de la Fête du lac des Nations, le lundi avant le début du festival.

« Mais pour ça, il faut une volonté politique et que les élus décident de l’offrir à leurs citoyens. Si une petite municipalité comme Chartierville est capable de le faire, Sherbrooke le peut aussi. »

À 55 ans, Stéphane Laforest a amorcé une transition de carrière. Non seulement son nouveau métier de producteur l’occupe davantage, mais il réalise souvent lui-même les arrangements des concerts pop. Ce sera d’ailleurs le cas pour trois quarts des pièces du Gala rock symphonique (17 octobre) et de la Soirée Broadway (15 mai).

« Je suis quelqu’un qui a travaillé énormément et je commence à sentir le poids des années. Je viens bientôt déléguer l’administration de la Sinfonia de Lanaudière. Je continue aussi de me perfectionner comme arrangeur. La composition m’intéresse également. Bref, je me prépare petit à petit au jour où je n’aurai plus d’orchestre. »

« Mais il reste trois ans à mon contrat à Sherbrooke! » s’empresse-t-il d’ajouter.

Vous voulez y aller

Musique slave : Dvorak

Vendredi 28 septembre, 20 h

Salle Maurice-O’Bready

Entrée : de 43 $ à 67 $ (aînés : de 38 $ à 59 $; étudiants : de 21 $ à 59 $)


Gala rock symphonique

Mercredi 17 octobre, 20 h

Avec Marc-André Fortin, Rick Hughes et Yvan Pedneault

Salle Maurice-O’Bready

Entrée : 64 $ (étudiants : 30 $)