On ressort d’Amsterdam avec l’envie de redécouvrir le répertoire de Jacques Brel, et d’encourager cette belle troupe qui mérite amplement d’aller plus loin.

Belles et accessibles étoiles

CRITIQUE — Amsterdam fait partie des spectacles à ne pas rater cet été. Une des meilleures productions du Théâtre des Grands Chênes des dernières années, qui n’a surtout rien à voir avec le décevant Repas de famille de 2017. Voilà une création très charismatique, qui a beaucoup à donner (la fougue, l’énergie, la beauté des chansons, la qualité de plusieurs interprétations) et que le public reçoit avec délectation.

Et même s’il s’agit d’un spectacle encore jeune, qui nécessite mille petits ajustements, le filon est tellement bon que ce serait dommage de l’abandonner. Quel beau flash d’imaginer Jacques Brel à 18 ans, travaillant dans la cartonnerie de son père, rêvant de devenir chanteur, contaminant ses collègues de travail et les encourageant même à monter de petites comédies musicales avec lui…

Autour de Jacques (Jean-François Pronovost) gravitent son frère Pierre dit « Casanova » (Martin Lebrun), la superviseuse Madeleine (Véronique Savoie), la petite nouvelle Clara (Élodie Bégin), le meilleur ami Jef (José Dufour), Marieke (Albane-Sophia Château), Fanette (Sarah Leblanc-Gosselin)… Tous sont des anciens de la classe de Madame Rosa, qui les trouvait particulièrement talentueux à l’école et les a recommandés à Romain Mitchell (Jean-François Blanchard), un imprésario parisien, Bruxellois d’origine, en quête d’acteurs pour son prochain spectacle.

Flanqué de la déplaisante star de cinéma Éliza Diallo (Ève Gadouas), Mitchell décide que le spectacle que la petite bande est en train de monter fera office d’audition et qu’il ne gardera que les meilleurs, ce qui ne sera pas sans créer une certaine division entre les amis. Déjà que certaines amours ne sont pas claires au sein du groupe et que Mathilde (Annie-Kim Thériault), ancienne flamme de Jef, revient à la cartonnerie…

Le plat pays dans la gorge

La soirée part en canon avec Le port d’Amsterdam, livrée dans une énergique chorégraphie, avec des chœurs qui donnent le frisson (les arrangements choraux sont d’ailleurs un des points forts du spectacle). Il y aura plusieurs de ces moments magiques, le plus inattendu étant assurément Le plat pays par Clara et Jacques, à faire monter le cœur dans la gorge. Et Au suivant par Casanova est certes une des chansons les plus drôles de la soirée.

Le spectateur a quand même un petit bout de chemin à faire : accepter que les grandes chansons, Ne me quitte pas au premier chef, soient mises au service de l’histoire, ce qui veut parfois dire de les partager entre les différents interprètes. L’impact n’est évidemment pas le même que dans un spectacle de chansons.

Mais l’auteure et metteuse en scène Mélissa Cardona a bien su tisser sa trame dramatique, les pièces servant judicieusement à faire avancer l’action. Bien sûr, il y a quelques interludes (le spectacle que montent Jacques et sa troupe permettent d’intercaler les chansons plus périphériques), mais on a évité le piège d’en abuser.

L’étoile du match va inévitablement à Jean-François Pronovost, qui était non seulement le meilleur choix pour incarner Jacques, mais brille vraiment dans toutes ses interprétations. Aidée par une voix unique, Élodie Bégin aussi ressort du lot, de même qu’Ève Gadouas, parfaite dans son rôle de « belle méchante ». Mention spéciale aussi à José Dufour, qui n’a pas une partition facile mais ne tombe pas dans l’excès de lourdeur.

Affaires de détails

Si la distribution est très réussie, le casting des voix est parfois moins heureux (c’est le défi de toute comédie musicale de faire mouche avec les deux). Par exemple La chanson des vieux amants, que Jean-François Blanchard, un baryton, est obligé de chanter dans le haut de son registre, alors qu’Ève Gadouas est dans son plus bas. Le moment n’a pas l’impact souhaité, malgré une interprétation réussie. Albane-Sophia Château pourrait aussi travailler la rondeur de sa voix, son timbre de gamine seyant moins à Quand on n’a que l’amour.

Il faut aussi accepter les limites d’une production estivale plus modeste qui n’a pas les mêmes moyens que si elle était dans les mains d’un mégaproducteur comme Juste pour rire. Ainsi, Amsterdam mériterait une meilleure sonorisation (limites de la salle? du budget?). Celle-ci n’est pas ratée, mais les voix sont parfois trop amplifiées et enterrent la musique… laquelle aurait mérité de véritables cordes.

Le reste est affaire de détails. Asseoir quelques intentions, retrancher quelques répliques trop « je vous prends par la main », donner davantage de vraisemblance au dilemme de l’audition tout juste avant l’entracte. Non, on ne fait pas entrer un élément de décor sur scène pendant Quand on n’a que l’amour. Dans La quête, on ne baisse pas d’une octave au dernier vers avant le refrain.

La petite troupe finira également par voir venir les applaudissements de la salle et leur laisser leur place, par exemple au retour de l’entracte, lorsque Jacques livre une frénétique Valse à mille temps a cappella en se promenant dans l’auditoire, suscitant le délire.

Même si chacun a ses incontournables, on ne ressort pas d’Amsterdam avec un sentiment de grave oubli. Plutôt celui d’avoir fait quelques découvertes (Les fenêtres, La cathédrale), d’avoir envie de redécouvrir le répertoire de Brel et d’encourager cette belle troupe qui mérite amplement d’aller plus loin.