Rita Baga

Au royaume des divas d’hiver

SHERBROOKE — Jean-François Guevremont rêvait d’un spectacle de drag queens à grand déploiement avec beaucoup de monde sur scène, un texte étoffé, des numéros originaux, une mise en scène orchestrée. Bref, quelque chose de gros.

Le temps des Fêtes était le parfait prétexte pour tisser une production qui pouvait se promener de salle en salle. Et, idéalement, d’année en année.

« C’est comme un fantasme qui se réalise. J’aimerais que ça devienne un spectacle traditionnel de décembre, un show qui est présenté à travers la province », explique le Montréalais. Directeur de la programmation et des ressources humaines chez Fierté Montréal, il fait chemin dans le showbiz de la drag sous le nom de Rita Baga. Pour l’entrevue, il laisse toute la place à son personnage de scène. Sa robe rose pétant au décolleté plongeant attire le regard. Souliers dorés aux vertigineux talons compensés, vibrante perruque pastel coupée au carré, maquillage appuyé : aucun détail n’est laissé au hasard. Rita a du bagou et des goûts clinquants.

Dans son armoire, les costumes les plus extravagants côtoient les perruques improbables et les chaussures à paillettes. Et de la paillette, il y en aura dans Les Reines de Noël.

« J’ai écrit cette pièce de théâtre qui se passe dans le temps des Fêtes parce que je capote sur Noël. C’est un soir de réveillon, je reçois du monde chez nous, et c’est vraiment inspiré de ce qui se passe dans ma famille. Les drags jouent pas mal toutes mes matantes. J’ai juste changé leurs noms, mais elles vont se reconnaître. Le public va sans doute aussi trouver quelques ressemblances avec des membres de sa famille. On a beaucoup joué sur les contrastes pour camper différents types de personnages. Comme dans tout bon party de famille québécois, il va y avoir des montagnes russes d’émotions, mais tout ça reste festif », résume Rita.

Sur les planches, ils seront plus d’une quinzaine à enchaîner numéros et chansons.

« On est huit drags, mais il y a aussi des danseurs, des acteurs et un groupe de musique, le Wildwood Family. Il y a des bouts chantés et du lipsync, mais ce ne sont pas que des titres de Noël. On a aussi inclus des chansons quétaines du répertoire québécois. Ça va être fa-bu-lous. »

Et grand public. Le spectacle a beau être épicé, il reste de bon goût.

« Les enfants sont les bienvenus. Ça aussi, c’est assez nouveau : associer les drags à une production pour tous. Mais on l’a pensée et écrite avec le souci de rester dans le politically correct en soignant le visuel, le propos et le niveau de langage. C’est une bonne façon d’initier nos jeunes à notre art fascinant. Nos personnages sont des caricatures. Tout le monde va y trouver son compte. Je pense au film Les Incroyables, par exemple : il fait rire les enfants, mais le deuxième degré rejoint aussi les parents. »

Surprenant chemin

Jean-François Guevremont n’avait jamais envisagé de faire des shows de drag. Autour, on lui disait qu’il avait l’humour pour, qu’il ferait une formidable « matante Rita ». À l’occasion de l’anniversaire d’un ami, il a osé. Pour la blague, il a enfilé perruque et costume après s’être grimé. Avec deux autres copains eux aussi fardés, il a enchaîné les blagues devant les amis.

L’accueil a été plus que chaleureux. Le trio a eu du fun. Suffisamment pour avoir envie de répéter l’expérience.

« De fil en aiguille, on s’est mis à en faire pas mal, mais à l’époque, je ne prenais pas ça au sérieux. Je ne mettais pas les mêmes efforts sur mon costume. »

Mais cela a fini par devenir sérieux. Dans son emblématique cabaret, Mado Lamotte lui a confié les rênes de sa soirée du mardi.

« J’aime que ce soit un art complet qui me permet de combiner plein de choses, comme le chant, la danse, l’humour, le jeu, le maquillage. Je sens qu’il y a un regain de popularité pour l’univers des drag queens. En quelques années, les perceptions ont beaucoup changé. Il y a davantage d’ouverture. Et pas qu’à Montréal. »

Qu’un spectacle comme Les Reines de Noël se promène dans différents coins du Québec, c’est déjà un signe que les temps changent.

« J’adore aller à la rencontre du public à l’extérieur de la métropole, parce qu’il a souvent moins l’habitude. On est davantage dans la découverte, ça rit fort et beaucoup. L’accueil est souvent plus qu’enthousiaste. »

Vous voulez y aller?

Les Reines de Noël

Lundi 10 décembre, 20 h 

Théâtre Granada

Entrée : 48,50 $ (étudiant : 32 $)

Reines... et sherbrookoises

Le bar Les Grands-Ducs de Wellington souffle sa première bougie ce samedi. La drag queen Gina Gates aussi. Personnage de scène créé par le Sherbrookois Gabriel Germain, elle a fait ses premiers pas devant public lors de la soirée d’ouverture du bar LGBT sherbrookois.

« La réponse a été super bonne. C’est comme si le public d’ici attendait ça. Les Sherbrookois aiment avoir accès à des shows de drag près de chez eux et, au fil des mois, on a vraiment développé un réseau. Depuis le début, l’engouement ne se dément pas », explique Gabriel.

Devant pareille effervescence, celui-ci a fondé House of Gates, groupe de drags tout sherbrookois. Précision : la barbe de Gabriel ne le quitte pas lorsqu’il féminise son visage avec plusieurs couches de mascara et de blush savamment appliqué.

« C’est une signature, en quelque sorte. Ça surprend peut-être au début, mais ce qu’on me dit, c’est qu’après cinq minutes, la barbe, on ne la voit plus du tout. Ma Gina a un petit côté glam, une touche de burlesque. C’est un personnage qui veut briser des barrières et qui propose d’aller au-delà de l’apparence physique pour s’intéresser à l’intérieur d’une personne. »

À ses côtés, Marc Richard opine. Le Sherbrookois a gagné la récente édition du concours Sherby Drag Race avec sa Samantha (imberbe, elle) au style rétro.

« La drag, c’est relativement récent pour moi. Je ne connais pas encore mon personnage de fond en comble, mais elle aime les idoles du passé, les stars du cinéma des années 1950. Je pense qu’on puise à l’intérieur de soi pour laisser sortir quelque chose qui est là, mais qui ne s’exprime pas nécessairement au quotidien. »

« Ceux qui ne connaissent pas le monde des drag queens peuvent penser qu’on veut devenir des femmes, poursuit-il, mais ce n’est vraiment pas ça, on ne sent pas du tout qu’on est dans le mauvais corps. Comme hommes de la communauté LGBTQ, on a appris à agir d’une certaine manière, à ne pas trop se faire remarquer. La drag, c’est en quelque sorte un environnement sécuritaire où on n’est jamais trop féminin. Ça fait du bien de sortir de cette logique très présente dans la société où tout doit être catalogué et correspondre à un format déterminé. On célèbre la diversité, c’est la beauté de notre communauté. On ne veut pas devenir des femmes, on veut juste pouvoir exprimer tout ce qu’on est sans crainte de se faire juger », résume-t-il.  

« J’ajouterais que c’est aussi un exutoire, renchérit Gabriel. Quand je me transforme en Gina, j’affiche une personnalité confiante, je suis plus sûr de moi, mais ce n’est pas mon identité personnelle, c’est un personnage que j’incarne pour donner un show. C’est un art très complet avec de l’animation, de la danse, de la performance, de l’interaction. »

Le spectacle conquiert un nombre grandissant d’amateurs.

« Il se passe vraiment quelque chose. C’est probablement la diffusion de RuPaul’s Drag Race, aux États-Unis, qui a créé un engouement qui traverse les frontières. Et pas seulement dans la communauté homosexuelle. J’ai des amis hétérosexuels qui s’intéressent maintenant à cet univers. Québec et Montréal sont deux grands pôles où on pouvait voir des drag queens depuis un bout de temps, mais je suis content qu’un endroit comme les Grands-Ducs présente désormais des shows ici, à Sherbrooke, en accueillant des drags de la région, mais aussi de l’extérieur », souligne Marc.

Samedi, le spectacle anniversaire Chuchoteries rassemble plusieurs drag queens et deux drag kings aux styles variés (NDLR : La Tribune a d’ailleurs tenté d’interviewer ces femmes qui personnifient des hommes, mais n’a pas obtenu réponse).

« On a développé un concept axé sur les années 1920. La soirée aura une ambiance rétro, mais chacune y apportera sa touche et sa couleur », précise Gabriel. 

Vous voulez y aller?

Chuchoteries

Samedi 8 décembre, 20 h

Les Grands-Ducs de Wellington

Entrée : 15 $ 

Gina Gates, alias Gabriel Germain