Jean-François Létourneau et David Goudreault, respectivement coordonnateur et directeur artistique de la Grande Nuit de la poésie de Saint-Venant, et Sylvie Cholette, directrice générale des Amis du patrimoine de Saint-Venant.

Au petit royaume des grands mots

Si le succès est au rendez-vous comme en 2016, Saint-Venant-de-Paquette, petite bourgade estrienne d’une centaine d’âmes adossée au New Hampshire, verra sa population décupler aujourd’hui. C’est la faute des mots, qui, à partir de 15 h ce samedi et jusqu’à 8 h dimanche matin, prendront mille et une formes, sertis dans des poèmes, estampés dans des chansons, propulsés dans des slams. Ils formeront la trame de cette nouvelle Grande Nuit de la poésie, longtemps portée par Richard Séguin, maintenant florissante entre les mains de David Goudreault. L’événement biennal a encore réussi à attirer des dizaines d’auteurs, poètes, chanteurs et même des intervenants qui font un métier complètement en dehors de tout ça. La Tribune vous invite d’ailleurs aujourd’hui à en rencontrer quelques-unes et quelques-uns. Qui sait? Peut-être irez-vous ensuite grossir le nombre des amoureux de poésie dès ce soir?
Membre de la liste des invités à la Grande Nuit de la poésie de Saint-Venant, Louise Dupré ne sait pas si elle passera toute la nuit debout. « Mais je vais assurément profiter de mon passage pour aller entendre le plus de poètes possible », note l’écrivaine, qui est à mettre la dernière touche à un nouveau roman.

Louise Dupré : Écrire tout près de soi

Louise Dupré a touché à différents genres littéraires, mais c’est encore et toujours la poésie qui est, pour elle, le mode d’expression le plus près de soi. 

« Je suis convaincue que je dis des choses beaucoup plus intimes dans mes recueils de poèmes que lors de conversations avec mes meilleures amies. C’est un partage, un langage qui engage tout le corps. Par le rythme des mots naissent les sensations, le mouvement, les émotions. J’essaie de rester poète même quand j’écris des nouvelles ou un roman, j’essaie de garder ce point de vue là », résume l’écrivaine native de Sherbrooke. 

Lauréate de nombreux prix littéraire, dont celui du gouverneur général l’an dernier, l’auteure de La main hantée noircit des pages depuis l’enfance. La poésie a répondu à un appel du cœur autant qu’à un besoin d’exprimer sur papier ce qui sommeillait à l’intérieur. 

« Quand j’ai commencé à lire la poésie des femmes, je me suis beaucoup retrouvée dans les thèmes et les façons d’écrire. La vie personnelle, les enfants, le quotidien, les petites choses qu’on voit et qu’on entend, tout ça me touchait et j’ai eu envie d’investir cette sphère moi aussi. La poésie, ça ne parle pas d’événements qui sont en dehors de nous. Ça raconte qui nous sommes, nos sentiments, notre façon de nous sentir. Il y a une grande beauté dans ce langage qui nous permet de transformer en mots ce qui est le plus secret et le plus profond en nous. »

« Lorsque je commence à écrire un poème, très souvent, je ne sais pas ce qui va sortir. Je sens confusément que quelque chose veut se dire. Peu à peu, un univers se tisse, une voix s’exprime. Si je n’écrivais pas, cette part de moi resterait sans doute silencieuse. C’est ce que je trouve beau dans la poésie : ce très intime pan de soi qui se révèle et qui rejoint le lecteur dans ce qu’il éprouve lui aussi. Rien ne me fait plus plaisir que quelqu’un qui me dit : "Vous avez mis des mots sur ce que je ressentais." »

Montrer ses blessures

Celle qui a enseigné pendant 20 ans à l’Université du Québec à Montréal insiste sur l’importance des événements comme la Grande Nuit pour démocratiser l’art littéraire.

« La poésie, c’est un langage de la sensibilité et de l’émotion au fil duquel on expose nos fragilités. Comme on est dans une société qui prône la force, la performance et l’excellence, montrer ses blessures, ses sentiments et ses failles, ce n’est pas vraiment prisé. Les gens ont souvent un peu peur de la poésie. Ou bien ils pensent que ce n’est pas pour eux, que ça concerne uniquement les gens lettrés et très cultivés. Or, la poésie, ça s’adresse vraiment à tout le monde. Ce qui se vit à Saint-Venant permet aux gens de s’approcher de la poésie, d’apprivoiser le genre. »

Peut-être, aussi, de se découvrir poète.   KARINE TREMBLAY

En attendant de souligner ses 20 ans de carrière par le lancement, en octobre, d’une compilation de ses meilleures chansons réenregistrées en formule folk dépouillée, Catherine Durand participera à trois activités de la Grande Nuit de la poésie, notamment au spectacle collectif Des chansons.

Catherine Durand : La mélodie des mots

Ils seront nombreux, les chanteurs qui participeront à la Grande Nuit de la poésie de Saint-Venant : Tire le coyote, Luce Dufault, l’ex-Tricot Machine Catherine Leduc, Manu Militari, Yann Perreau, Alexandre Belliard, Raôul Duguay, Patrice Michaud, D-Track… Certains auront leur moment collectif à l’église sur le coup de minuit, d’autres en solo ou duo sous quelque chapiteau, mais plusieurs oseront aussi se mêler aux poètes purs et durs, sans guitare ni piano.

Pour Catherine Durand, également membre de cette belle brochette chansonnière, cette première participation à la Grande Nuit sera une occasion de découvrir l’univers des poètes, de faire des rencontres et de s’en nourrir pour la suite.

« La chanson et la poésie sont des mondes très proches, mais je trouve parfois qu’il manque de liens entre les deux, malgré beaucoup de points communs » dit celle qui a enfin cédé à l’invitation de Richard Séguin, ami de longue date chez qui elle a déjà séjourné (elle connaît donc le village, l’église et le Sentier poétique).

Oui, l’auteure-compositrice-interprète a déjà lu de la poésie. Celle de Charles Baudelaire, Anne Hébert, Gaston Miron et Gilles Vigneault. Oui, elle a essayé d’en écrire.

« Mais depuis que je joue de la guitare, c’est toujours la musique qui me vient en premier. J’ai tenté de commencer par le texte, mais ça ne fonctionne pas : j’ai besoin d’une musique pour y déposer les mots. J’ai quand même participé à un atelier d’écriture avec Gilles Vigneault en début d’année. La poésie, il en respire! C’est fascinant de l’écouter en parler! Pour une lectrice de romans comme moi, qui recherche avant tout des histoires, ça m’a ouvert l’esprit. »

Notamment à l’importance de laisser l’intellect au repos à la lecture d’un poème. « C’est ce que je trouve plus difficile, parfois : ne pas essayer de comprendre. Mais quand tu saisis un poème qui te touche, que tu découvres un lien entre ce que tu lis et ce que tu vis, c’est tellement puissant! »

Coeurs migratoires

Paradoxalement, une des chansons les plus connues de Catherine Durand était, au départ, un poème de Tristan Malavoy. 

« Je me souviens très bien d’avoir entendu une mélodie dès la lecture du poème de Tristan. C’est une question de métrique, de sonorité, de choix de mots. Il y a des poèmes plus hostiles à la musique, pour des raisons de métrique étrange, de sonorités dures, mais chez d’autres, la mélodie est déjà là. J’ai tellement aimé Coeurs migratoires que j’ai gardé la chanson, qui a donné son titre à un album et qui est aujourd’hui une de mes pièces phares. »

À la Grande Nuit, Catherine Durand récitera un poème de Jade Bérubé ainsi qu’un de ses textes de chansons. « Je trouve que de réciter les paroles plutôt que de les chanter donne un tout autre sens. »