Cédrik St-Onge, Scott-Pien Picard et Matiu lors du lancement de l’album Nikamu Mamuitun au Lion d’Or à Montréal

Au bout du rêve... et au-delà

Le rêve occupe une place prépondérante dans la spiritualité de nombreuses nations autochtones d’Amérique du Nord. C’est d’ailleurs souvent dans les songes qu’ont été puisés musiques et chants traditionnels.

On pourrait donc dire que, dès qu’Alan Côté, directeur du Festival en chansons de Petite-Vallée, a raconté à son ami Florent Vollant qu’il l’avait vu en rêve lui proposer un projet musical autour des langues autochtones et de la langue française, il était certain que l’ex-Kashtin sauterait à pieds joints dans l’aventure.

« Il fallait honorer le rêve! J’étais persuadé que ça allait marcher, justement parce que c’était un rêve, et régulièrement, je le rappelais à Alan, car ça n’a pas toujours été facile. C’était un gros projet, avec une grosse gang… Mais il n’y avait aucun doute à mes yeux », résume Florent Vollant, qui a finalement joué, avec l’aide de Marc Déry, le rôle de mentor auprès des huit jeunes auteurs-compositeurs-interprètes québécois (quatre autochtones et quatre allochtones) du collectif Nikamu Mamuitun, dont le premier album a été lancé le 13 septembre dernier.

Alors qu’Alan Côté s’est chargé du recrutement des artistes du côté francophone, Florent Vollant a fait la même chose du côté autochtone. « Mais je ne peux pas dire que je les connaissais tous au départ, avoue le chanteur. Karen Pinette-Fontaine, j’avais déjà entendu son nom, mais je ne l’avais jamais rencontrée, vu qu’elle étudie à l’extérieur. Matiu, je savais qui il était, sans plus. Scott-Pien, ça allait, il avait enregistré son album à mon studio de Maliotenam. »

Quant à Ivan Boivin-Flamand, Florent Vollant avait fait sa connaissance il y a quelques années lors d’un de ses spectacles dans la communauté attikamek de Manawan.

« Déjà, il me surprenait. Il est très talentueux. Je l’ai tout de suite fait monter sur scène avec moi. Et en descendant, je lui ai dit : ‘‘ Toi, j’te watche! ‘‘ » raconte-t-il.

Le pouvoir des feux de grève

Nikamu Mamuitun a ainsi vu le jour en 2017 lors d’une résidence de création à Petite-Vallée, en association avec le Festival Innu Nikamu de Maliotenam. D’autres résidences ont suivi pour permettre à l’octuor de pondre un tout nouveau corpus de chansons. Ce qui n’a pas toujours coulé de source. Non seulement fallait-il arrimer des cultures différentes, mais aussi huit personnalités artistiques déjà bien affirmées.

« Le défi était là. Les jeunes non-autochtones n’avaient pratiquement aucune idée de ce que sont les Premières Nations. Ils n’avaient encore jamais eu de contact. Certains ignoraient même ce qu’était un Attikamek. On partait de loin. Il y avait une méfiance, des préjugés. C’était la rencontre de deux mondes et c’était fragile. Il a fallu quelques soirs sur la grève autour d’un feu à Petite-Vallée pour solidariser tout ça, se souvient Florent Vollant. Mais cette génération-là a une belle ouverture », ajoute-t-il. 

Quant au mariage des univers artistiques, Marc Déry et Florent Vollant ont laissé une grande liberté à leurs « poulains ».

« On ne leur a donné aucun thème ni route à suivre. On les a juste entourés, rapatriés de temps en temps lors d’égarements ou de questionnements, par exemple sur les accords ou la tonalité, mais on les a surtout laissé vivre. C’est sûr qu’il y a eu du chamaillage au début. Quand tu as une famille de huit enfants, ça ne va pas toujours bien tout le temps. »

« Mais il y a eu aussi une grande humanité, poursuit-il. Leur plus grande qualité, c’est leur innocence. Ils ont fini par penser en groupe. Lorsqu’on les a vus profiter des talents des uns et des autres, par exemple quand Scott-Pien a dit à Ivan d’aller voir Chloé parce qu’elle était la meilleure pour l’aider sur telle question, on a été très fiers, Marc et moi. »

Avec l’aide de Marc Déry, Florent Vollant a agi comme mentor des huit jeunes musiciens membres du collectif Nikamu Mamuitun

Apprends-moi l’innu...

Les deux mentors ont vécu le même sentiment lorsqu’ils ont découvert les thèmes exprimés dans les chansons. Si la plupart parlent des réalités autochtones, la jonction des cultures et des personnes s’est également retrouvée au cœur de quelques textes, par exemple La rencontre, Les grands voyages et la pièce-titre, qui veut dire Chansons rassembleuses.

Imaginez aussi la surprise des deux parrains lorsque Joëlle Saint-Pierre et Marcie Michaud-Gagnon ont, de leur propre chef, pris des leçons d’innu et d’atikamekw. La première interprète même toute seule Kassinu Auen entièrement en innu, après avoir reçu l’aide de Matiu pour le texte.

« C’est une démarche artistique d’une belle intensité, commente Florent Vollant. Toutes deux ont volontairement dit : ‘‘ On va faire le pas. ’’ C’est l’expression d’une fraternité, mais il y a aussi la musique qui permet ça. L’innu est une langue très musicale. Marcie suit toujours des cours en ce moment. Elle m’a raconté récemment s’être rendue au spectacle du groupe Maten à Pessamit. Il y a deux ans, elle n’aurait jamais fait ça », rapporte Florent Vollant, encore renversé.

Parmi les autres thèmes abordés, on note des réalités autochtones pas toujours roses, tels l’alcoolisme, la perte de la culture et de la langue, les préjugés, la solitude urbaine et le mal du pays des autochtones qui s’en vont vivre en ville... Le collectif les évoque toutefois sans lourdeur, voire avec humour, comme lorsque Karen Pinette-Fontaine chante, dans Le blanc des yeux, qu’elle a du « wifi dans [son] tipi » et « chasse [sa] viande à l’épicerie ». Idem pour Tshissenitamanakue, un duo de Matiu et Joëlle dans lequel une fille plaque son homme parce qu’il boit trop, dans un folk-country presque caricatural.

« C’est la vision de cette génération », résume Florent Vollant à propos de cette jeunesse qui n’a (heureusement) pas connu la tragédie des pensionnats. « Il ne faut pas oublier qu’il y a aussi de l’humour chez les peuples autochtones, ce qui a sûrement joué un rôle dans le fait qu’ils sont encore là aujourd’hui! J’étais content de constater que nos jeunes s’en servaient. Quand j’ai entendu la chanson de Joëlle et Matiu, j’ai fait wow! C’est drôle, même si tu vois bien que ce n’est pas une situation qui est facile. Mais il y a une grande vérité. Le gars qui se fait dire par sa blonde qu’elle garde le pick-up parce que c’est elle qui le paye anyway, je pourrais presque te le nommer! » affirme-t-il en riant.

Quelque chose de grand

Florent Vollant est le premier à s’étonner du fait que Nikamu Mamuitun, d’abord pensé comme spectacle, ait fini par donner un disque, ce qui n’était pas du tout prévu au départ. Déjà une tournée québécoise est en train de prendre forme et on lorgne même du côté de l’Europe pour 2020. Une chose est sûre : la participation du collectif au grand spectacle de la Fête nationale à Espace 67, en juin dernier, a été remarquée.

« Ça a été un moment fabuleux! En allant vers la scène, Karen est venue me dire merci de l’avoir choisie. Ça m’a touché, parce que j’ai vu une jeune artiste innue apprécier et être reconnaissante de ce privilège. »

Quant à la réponse du public, elle est inespérée. « Quand on est sur scène, on voit beaucoup de monde qui pleure dans la foule. Les gens sont émus par cette rencontre, de réaliser qu’elle est possible. Pour moi, il y a un esprit des années 1970 là-dedans… sans le côté peace and love et les fleurs qui viennent avec. Ça nous dit qu’il y a de l’espoir! »

« Je le répète : je suis béni de faire partie d’une expérience humaine comme celle-là. Si on réussit à communiquer cet esprit aux gens qui viendront voir le spectacle, on aura fait quelque chose de grand ensemble. »

Joëlle Saint-Pierre, Florent Vollant, Karen Pinette-Fontaine et Ivan Boivin-Flamand lors du grand spectacle de la Fête nationale à Montréal en juin dernier.

E Uassiuian… 25 000 fois

Dimanche, Florent Vollant retrouvera son ancien collègue de Kashtin Claude McKenzie au gala de la SOCAN pour voir leur chanson E Uassiuian, premier extrait de leur premier album paru il y a 30 ans, être admise dans le club sélect des Classiques de la SOCAN, soit 25 000 diffusions à la radio.

« Il y a tellement de fierté là-dedans! commente Florent Vollant. Ça montre que la musique, c’est fort. Beaucoup plus que nous. On rejoint du monde (et des mondes) dont on n’a pas idée. C’est un bel accomplissement pour Claude et moi, mais le plus important, c’est qu’on ait touché des gens. Cette reconnaissance nous donne l’occasion de leur dire merci, tant ceux qui nous ont écoutés que ceux qui nous ont permis de monter sur une scène. Et ça comprend nos familles, nos amis et notre communauté. Et je n’oublie pas Claude, car je n’aurais pas pu réaliser ça tout seul. »

ARTISTES VARIÉS, NIKAMU MAMUITUN — CHANSONS RASSEMBLEUSES

Les huit membres de Nikamu Mamuitun

Ivan Boivin-Flamand, Attikamek de Manawan
Chloé Lacasse, Montréalaise
Matiu, Innu de Mani-Utenam
Marcie Michaud-Gagnon, Saguenéenne
Scott-Pien Picard, Innu d’Uashat Mak Maliotenam
Karen Pinette-Fontaine, Innue de Mani-Utenam
Joëlle Saint-Pierre, Saguenéenne
Cédrick St-Onge, Gaspésien