Christiane Lahaie

Anges et démons des apparences

Il y a des anges un peu partout dans le plus récent roman de Christiane Lahaie. À commencer par ce personnage quasi irréel qui surplombe la ville, au sommet d'un gratte-ciel, et dont l'identité finira par se préciser au fil des pages. Il y a aussi ce vieux garçon du nom d'Abele « Seraphini », qui tente par tous les moyens de retrouver le destinataire d'un colis adressé à un certain... Angel Stone.
Bref, le céleste vient régulièrement nous narguer dans cette histoire qui s'attarde pourtant aux corps terrestres. Ces corps que nous avons, mais que nous acceptons de moins en moins. Parce qu'ils vieillissent. Parce qu'ils sont imparfaits ou étranges. Parce qu'ils ne respectent pas les standards de beauté de notre époque. Pour toutes sortes de raisons, la plupart du temps mauvaises.
« On a oublié que le corps (même si l'idée peut avoir l'air mystique), ce n'est qu'une enveloppe, et on va de moins en moins au-delà de cette enveloppe », souligne l'auteure, qui a voulu, par le truchement de trois personnages qui finiront par se rejoindre dans des circonstances très particulières, jeter un pavé dans la mare de la dictature de l'apparence.
Parlez-en à la jeune Amélie Sorrow, adolescente typique, qui ne s'accepte pas telle qu'elle est et cherche l'estime de soi dans le regard des autres. Jusqu'au jour où elle dévoile sa poitrine à un inconnu sur l'internet et que la photo devienne virale. Une anecdote aux allures très actuelles...
« Et pourtant si peu! » complète Christiane Lahaie, se rappelant sa propre adolescence. « Les complexes des jeunes filles d'aujourd'hui, c'est loin d'être nouveau. Amélie, c'est moi, mais mon problème, ce n'étaient pas les rondeurs : j'étais maigre. Côtes et genoux proéminents, pas de seins, pas de formes... Pas sexy du tout! Et ça, ça fait plus de 40 ans. Et s'il y a eu des femmes qui portaient des corsets au point de s'évanouir, c'est que le problème ne date pas d'hier. »
Problème qui existe aussi dans le regard qu'on oriente les autres. « Je côtoie beaucoup de jeunes filles par mon travail, souligne la professeure de création littéraire à l'Université de Sherbrooke. Certaines d'entre elles cherchent encore le prince charmant. Je leur parle alors de Jean Marais, qui avait une beauté plastique, mais une petite voix. Tellement de femmes souhaitent cet homme qui n'existe pas. Pour moi, Angel Stone, c'est l'incarnation/désincarnation du prince charmant. Ça donne quoi, un prince qui n'a pas la bonté ni la générosité? »
« Nous sommes beaucoup trop rendus dans une norme physique, poursuit-elle. C'est l'ère du selfie, de l'image, qui va jusqu'à voir de jeunes filles (au Japon, je crois) se faire greffer un os dans le tibia pour grandir de quelques centimètres! On tombe dans la torture et le masochisme, et j'avais envie de parler de ce dérapage. »
Secret corporel
On ne peut en dire trop, pour ne pas dévoiler le mystère, mais le personnage qui se tient sur le toit est inspiré d'un fait véridique. Une histoire qui a bouleversé Christiane Lahaie, au point où celle-ci a tenté, avec son roman, d'inventer un sens à ce fait divers, de le rendre moins horrible. Un fait qui prend sa source, découvre-t-on, dans une chirurgie esthétique.
Quant à Abele Seraphini, il cache aussi un secret « corporel », qui n'est divulgué qu'à la toute dernière page.
Parhélie ou Les corps terrestres a d'abord vu le jour sous forme de feuilleton, dans le journal Le Devoir, en 1998. Christiane Lahaie n'en a gardé que le personnage de l'homme essayant désespérément de livrer son paquet.
« Le feuilleton avait été publié en été. Autour de moi, très peu de gens en avaient entendu parler et j'étais restée avec le sentiment qu'il y avait quelque chose de plus à faire avec cette histoire. J'ai donc retravaillé le texte pour lui donner une coloration différente. L'original était très humoristique. Sans complètement gommer le côté loufoque, j'ai changé légèrement le ton, pour quelque chose d'un peu plus sérieux. »
Et le parhélie, dans tout ça? Christiane Lahaie se sert de ce phénomène atmosphérique aux apparences de trois soleils pour symboliser les sentiments de beauté éphémère, d'intangibilité et d'illusion.
« J'aime jouer sur l'incertitude. On peut terminer ce roman en se demandant si tout ça a vraiment existé », explique celle qui a situé son histoire dans la ville fictive de Bromosa (inspirée de Montréal).
« Cela donne une saveur de réalisme magique. Pour moi, les vrais noms plombent un récit. Le réalisme pur, ça m'ennuie. Parce qu'il me semble qu'il y a tellement plus que le réel. »
« Ange descendu du ciel »
En avril, Christiane Lahaie est devenue directrice littéraire de Lévesque éditeur, chez qui elle a publié ses deux plus récents ouvrages. Ce remplacement s'est fait dans des circonstances difficiles : Gaétan Lévesque a été emporté par un cancer du pancréas le 18 mars dernier.
« J'aurais préféré que Gaétan reste avec nous! Mais quand j'ai vu que son conjoint Jacques et lui [ils ont été 40 ans ensemble] cherchaient quelqu'un, j'ai osé les appeler un soir. Je ne voulais pas avoir l'air d'un vautour, mais je leur ai dit que, s'ils pensaient que je pouvais faire le travail, je leur offrais mes services, bénévolement. Jacques m'a répondu que j'étais un ange descendu du ciel. Il n'avait jamais fait de direction littéraire, il n'aurait donc pas pu continuer seul. »
Mais pour Christiane Lahaie, c'est pratiquement dans son métier de professeure de trouver ce qui fonctionne ou non dans un texte de fiction et de proposer des façons d'améliorer un récit. Et ce, depuis 20 ans.
De Gaétan Lévesque (elle a aussi publié chez L'instant même et Trois), Christiane Lahaie gardera le souvenir d'un homme qui parlait peu et écoutait beaucoup. « Il prenait soin de ses auteurs. Il m'a tout de suite fait sentir que c'était important que j'écrive et que ma plume valait beaucoup. Avec lui, on avait le sentiment d'être accompagné. Je travaille de la même façon avec mes étudiants : j'essaie de les emmener au bout de ce qu'ils peuvent faire. »