Originaire de Beaulac-Garthby, enseignant pendant 32 ans au Cégep de Thetford Mines et maintenant établi à Sherbrooke, André Jacques vient de lancer le sixième tome des aventures de l’antiquaire Alexandre Jobin, Ces femmes aux yeux cernés

André Jacques : arts et métier... d'enquêteur

SHERBROOKE — Alors qu’il était toujours enquêteur spécialiste en œuvres d’art, Alain Lacoursière, mieux connu par son surnom de Columbo de l’art, s’est retrouvé sur les lieux d’une saisie, dans la luxueuse maison d’un criminel. Pendant que ses collègues déménageaient les meubles et appareils électroniques à l’extérieur, le policier leur a fait remarquer que la sculpture qu’ils utilisaient comme cale-porte était un Riopelle qui valait probablement plusieurs dizaines de milliers de dollars.

Les personnes qui ont déjà entendu Alain Lacoursière raconter cette anecdote à la télé ou dans une conférence (pour démontrer qu’avant son passage, les services de l’ordre ne s’intéressaient guère au trafic d’œuvres d’art) feront directement le lien avec une des premières scènes du sixième roman d’André Jacques, Ces femmes aux yeux cernés. Cette fois, c’est le rustre et grognon lieutenant-détective Lucien Latendresse qui se fait haranguer par une stagiaire lui montrant un bronze de Riopelle retenant la porte et avoisinant les 100 000 $.

« J’ai rencontré Alain Lacoursière lors d’une émission littéraire à Télé-Québec, réunissant des auteurs de romans policiers avec de véritables policiers qui les avaient lus. Le tournage s’était déroulé en partie dans une boutique d’antiquités du Vieux-Montréal avec Lacoursière. C’est là que ce dernier m’avait raconté cette histoire », rapporte l’écrivain, encore amusé.

Autre anecdote : quand l’enquêteur trouvait un faux d’art moderne, il l’accrochait souvent dans les bureaux de la Sûreté du Québec, suscitant des moqueries de ses confrères sur ces « beurrages » qu’un enfant pourrait reproduire. « Mais lorsqu’il l’enlevait, il se faisait demander : "Pourquoi? Je l’aimais bien, moi, celle-là!" »

En somme, Alain Lacoursière et André Jacques étaient faits pour s’entendre, puisque l’art se retrouve toujours au cœur des intrigues du romancier, son héros Alexandre Jobin étant un vétéran de la police militaire et des services de renseignements qui, après avoir quitté les forces armées, s’est recyclé comme antiquaire. Dans le premier livre d’André Jacques, Les lions rampants (Québec Amérique, 2000), une statue ancienne trouvée dans la boutique devient l’objet de toutes les convoitises, jusqu’à être la source d’un meurtre. Des tableaux postimpressionnistes, des œuvres d’art chinoises, des créations inuites et des croquis anciens ponctuent les quatre romans suivants.

« Ce sont mes vieux démons d’ex-professeur d’histoire de l’art », commente celui qui a également enseigné la littérature et le cinéma durant ses 32 ans au Cégep de Thetford Mines. « Mais c’est aussi mon originalité. Il y a beaucoup de romans policiers, et, pour se démarquer, il faut se trouver une niche. Les œuvres d’art sont presque toujours les déclencheurs dans mes histoires. »

« L’idée de départ d’Alexandre Jobin vient d’une promenade avec ma blonde sur le Plateau Mont-Royal, poursuit-il. Nous sommes entrés dans une petite brocante sur Saint-Laurent. En sortant, j’ai dit à ma blonde que ce serait un maudit beau lieu pour un roman policier, car il y a toujours une histoire derrière les œuvres d’art. Un objet très banal pour une personne peut avoir beaucoup de sens pour une autre. Mais pour que mon personnage d’antiquaire soit capable de se battre, de manier une arme et d’enquêter, je lui ai inventé un passé militaire. »

Sentir Barcelone

Dans Ces femmes aux yeux cernés, Alexandre Jobin se trouve (encore une fois malgré lui, ce qui est aussi un peu sa marque de commerce) au cœur d’une histoire impliquant le crime organisé. Sans le savoir, il a vendu un tableau du maître catalan Jordi Cavalho à un caïd de la mafia russe. Autre chose qu’il ignorait : la toile était un faux. Du jour au lendemain, il se retrouve dans la mire du bandit.

« Jobin doit donc mettre la main sur l’original, c’est-à-dire son auteur, le peintre Cavalho [inventé pour l’occasion], lequel a disparu de la vie publique depuis dix ans. Plus personne ne sait où il se trouve. »

Une bonne partie de l’action du livre se déroule donc à Barcelone, mais aussi à Paris. Grand voyageur, André Jacques a expédié son héros un peu partout sur la planète depuis son premier roman.

« C’est généralement la deuxième question qu’on me pose à la sortie d’un livre : est-ce un Jobin et où ça se passe, cette fois-ci? » rapporte-t-il en riant.

C’est probablement aussi la raison pour laquelle, soupçonne-t-il, les projets d’adaptation au cinéma de ses livres n’ont jamais abouti : il faudrait impérativement aller tourner à l’étranger. D’autant plus qu’André Jacques est d’une minutie presque maladive. Aucun détail n’étant laissé au hasard, il se rend sur chacun des lieux où il campe ses histoires. Il est donc allé à Barcelone au printemps de 2017 et a pris force clichés des endroits visités par Alexandre Jobin. La plupart des auteurs de polars ont cette même méticulosité, estime-t-il.

« Il y a aujourd’hui beaucoup d’outils d’investigation, comme Google Earth, qui n’existaient pas avant, mais ils ne permettent pas de sentir véritablement une ville. Par exemple, en allant à Barcelone, j’ai découvert toute la force de la langue catalane. L’atmosphère, les odeurs, la vie réelle, ça ne se trouve pas dans les guides touristiques. J’aime la précision des détails (mon éditeur fait aussi une bonne partie des vérifications). C’est probablement pour ça qu’il y a généralement trois ou quatre ans entre chacune de mes parutions », avoue-t-il en riant.

L’écrivain rappelle d’ailleurs, à la fin de son livre, que l’histoire se déroule en 2004. Les personnages manipulent donc des BlackBerry, non des iPhone. Si l’action avait eu lieu en 2018, Alexandre Jobin, comme l’auteur de ses jours, aurait 70 ans et ne pourrait se lancer dans de telles péripéties.

« J’avoue que j’aimerais parfois écrire plus près de l’actualité », confie André Jacques, qui, sur ce plan, s’est rattrapé avec le titre. « À peu près tous les personnages féminins de ce livre ont été, d’une certaine façon, maltraités par la vie. Les hommes agissent comme des monstres avec elles. Et la fin de l’écriture a coïncidé avec le début du mouvement #MoiAussi. »

Bibliographie

2000    Les lions rampants

2004    La commanderie

2008    La tendresse du serpent

2012    De pierres et de sang

2015    La bataille de Pavie

2018    Ces femmes aux yeux cernés

Compétitionner avec la crème

Entre la publication du premier roman d’André Jacques en 2000 et aujourd’hui, la situation s’est quand même améliorée pour les auteurs québécois de suspenses policiers. Des noms comme Chrystine Brouillet, Jean-Jacques Pelletier, Martin Michaud, Patrick Senécal, Andrée A. Michaud et Louise Penny figurent régulièrement dans les meilleures ventes.

« Il y a aussi Marie-Ève Bourassa qui, avec Redlight, a lancé une série de romans exceptionnels », commente l’écrivain, qui considère que la compétition ne vient pas de ses compatriotes mais d’en dehors des frontières.

« Dans le palmarès du Devoir, on retrouve à peu près un polar québécois pour sept polars étrangers. Le problème n’est donc pas que les lecteurs québécois apprécient peu le genre. Il faut dire que nous affrontons la crème de la crème. Il se publie environ 200 romans policiers par année en Suède, mais seulement une quinzaine sont traduits en français et nous parviennent ici. »

André Jacques peut comprendre cet attrait pour les auteurs d’envergure internationale, étant lui-même un amateur de Henning Mankell, Umberto Eco, Ian Rankin et R. J. Ellory. De ce dernier, il admire particulièrement la « densité émotive ».

« C’est ce que j’essaie de créer un peu plus dans chacun de mes romans, sinon les personnages finissent par manquer de profondeur. Mais beaucoup d’auteurs québécois, renchérit-il, méritent d’être connus, comme Hervé Gagnon et sa série des Joseph Laflamme, qui se déroule dans le Montréal de 1890. »

La disparition, en 2017, des Printemps meurtriers de Knowlton et du Prix Ténébris a été un dur coup pour le milieu. Il ne reste guère plus que la Société du roman policier de Saint-Pacôme (André Jacques a d’ailleurs remporté le prix Saint-Pacôme en 2016, grâce à La bataille de Pavie, après avoir été finaliste trois fois).

« Il y a aussi le Prix Arthur-Ellis, qui a une catégorie pour la meilleure œuvre en français », ajoute celui qui se réjouit de la création, l’an dernier, du nouveau Prix estrien de littérature de genre, pour lequel il était également finaliste.

Lorsqu’un roman de genre se faufile au sommet, il ne peut qu’applaudir. Ce fut son cas en 2008 : La tendresse du serpent a obtenu le prix Alfred-DesRochers.

« C’était la première fois qu’un prix de littérature générale était décerné à une œuvre de genre. C’était extrêmement flatteur pour moi et je l’ai reçu avec tout l’honneur que cela me faisait. Lorsque Andrée A. Michaud remporte un prix aussi prestigieux que celui du gouverneur général, le roman policier est considéré comme de la vraie littérature, pas de la littérature de plage. »

Johanne Seymour, André Jacques et Louise Penny lors d’un café littéraire sur le polar québécois, aux Correspondances d’Eastman, en août 2011.