Les membres d’Alaclair Ensemble (et leur surnom). Debout derrière : Claude Bégin, Louis-Nicolas Imbeau (Vlooper); assis devant : Ogden Ridjanovic (Robert Nelson), Akena Okoko (KenLo Craqnuques), Olivier Normandin-Guénette (Maybe Watson) et Emmanuel Lajoie-Blouin (Eman)

Alaclair Ensemble, nouvelles dimensions

Parfois, il suffit d’un hasard insaisissable pour qu’un sillon artistique creusé depuis des années soit d’un seul coup propulsé dans une autre dimension. Pour Alaclair Ensemble, l’imprévisible tremplin a eu pour titre Ça que c’tait, succès surprise de 2016 qui l’a mené jusqu’au gala de l’ADISQ et qui lui a ouvert les portes de la France, où il retournera sous peu. Après avoir rebrassé les cartes de son processus de création, le groupe revient avec Le sens des paroles, un album moins impressionniste que ses prédécesseurs.

Depuis sa formation en 2010, l’autoproclamée « troupe de post-­rigodon bas-canadienne » a la plupart du temps misé sur la spontanéité pour écrire et enregistrer ses albums : un groupe de gars reclus dans un chalet, une semaine ou deux pour tout faire ou presque. Merci, bonsoir. 

Créé sur plus d’un an, Le sens des paroles, dévoilé hier, s’inscrit donc en exception dans le parcours de la formation. « On avait envie de se donner cet espace de création plus patient, plus millimétrique. Il y avait quelque chose d’original pour nous à prendre notre temps. Et on a aimé ça », explique le rappeur Ogden Ridjanovic, alias Robert Nelson.

Distillant son rap depuis huit ans, le sextuor comptait déjà sur des fans assidus avant de conquérir bon nombre de nouvelles oreilles avec sa chanson Ça que c’tait, vue à ce jour près de 1,2 million de fois sur YouTube et qui approche aussi du million d’écoutes sur Spotify. Son clip a été récompensé au gala de l’ADISQ. L’album dont la pièce est tirée, Les frères cueilleurs, a aussi été sacré vainqueur dans la catégorie hip-hop, enfin incluse dans le gala télévisé du dimanche. Bref, la troupe avait vécu une sorte de virage au moment de se remettre à l’ouvrage. 

« Dans le narratif d’Alaclair, il y a certainement un breaking point avec Les frères cueilleurs, décrit Ogden. Dans ce qu’on fait là, il y a une ampleur et une énergie qui est plus grande, plus professionnelle et dans une vision plus que jamais à moyen long terme. Mais ça continue quand même de s’inscrire comme une humble brique à l’édifice qui est là depuis longtemps. » 

Moins crypté

Sur la pochette du nouvel album d’Alaclair Ensemble, une jeune reine Élisabeth II s’encanaille sur Facebook, tatouages dans le visage et perçage en renfort. Elle fait écho à celle qui se trouvait muselée par le titre Les maigres blancs d’Amérique du noir sur la pochette dudit album, il y a cinq ans. Et là n’est pas le seul clin d’œil au passé. Les « minces » — c’est eux qui le disent! — ont depuis leurs débuts développé un concept et un lexique qui leur est propre et qui pouvait avoir de quoi dérouter les néophytes. Sans délaisser les codes et les expressions cryptées, la bande se fait toutefois moins impressionniste dans ses nouvelles chansons, dont plusieurs font référence à son parcours des dernières années.

« C’est rare, dans Alaclair Ensemble, que le sens de nos œuvres se dégage de façon prosaïque. C’est rare qu’on prend les gens par la main d’un point A à un point B », estime le rappeur qui, empruntant le nom du patriote Robert Nelson, se décrit au sein d’Alaclair comme le « président du Bas-Canada ». Sans parler de geste prémédité — un tabou, semble-t-il, au sein de la formation —, il évoque la « diète variée de la création artistique » pour expliquer le changement.  

« C’est le fun de faire des choses plus abstraites, plus impressionnistes, avance-t-il. Mais à un moment donné, tu as envie de revenir à des choses plus figuratives. On se laisse beaucoup cette liberté-là dans Alaclair, de ne pas avoir une esthétique à laquelle il faudrait revenir. On a de bons et de mauvais travers qui reviennent anyway, peu importe l’intention! Je pense que de prendre plus le temps, ç’a peut-être amené ça par défaut. »

La france dans l’équation

Et le fait que la France soit désormais davantage à l’écoute a-t-il pesé dans la balance dans ces changements stylistiques? « C’est sûr que ça fait partie de la réflexion, maintenant, reconnaît Ogden. Quand on a fait Les frères cueilleurs, on n’était pas encore allé en tournée en Europe, on n’avait pas de preuve concrète qu’il y avait une demande. Mais depuis, on a fait deux tournées qui ont vraiment bien fonctionné. Il y a un certain engouement pour le rap québécois en France. C’est comme une donnée qu’on n’a pas pu ignorer quand on a fait l’album. On le traite un peu à la blague, dans le sens qu’on n’a pas envie de changer la façon dont on fait de la musique. Mais évidemment, on ne peut pas ignorer ça. »

De l’humour, il n’en manque justement pas dans le court documenteur Les sucres, sous-titré à la Parisienne et relatant le retour à la terre (à une érablière, plus précisément) des « génies » d’Alaclair. On y voit notamment Claude Bégin attraper un poisson à mains nues et le beatmaker-acériculteur Vlooper déclarer avec sérieux que « la qualité d’un bon bouilleur, c’est de reconnaître le bouillon ». 

« Si on pense au Québec, il y a des scènes qui sont drôles et on le sait bien, note Ogden. Mais par rapport à la France, il y a des gens là-bas qui n’auront pas les outils pour déceler que c’est drôle ou qu’il y a quelque chose qui cloche volontairement dans la scène. On part en tournée dans deux semaines, j’ai hâte de voir si les gens vont nous en parler... »

Pour le nouveau spectacle, d’abord présenté en France, il faudra attendre au 29 novembre au Granada.

Vous voulez y aller

Alaclair Ensemble

Jeudi 29 novembre, 20 h

Théâtre Granada

Entrée : 25 $ (étudiants : 20,75 $)