Faits divers avec Isabelle Blais et Émile Proulx-Cloutier

À l'encre du folklore criminel québécois

La série Faits divers qui débute lundi à ICI Radio-Canada télé est, en partie, née dans les Cantons-de-l'Est. C'est que l'auteure Joanne Arseneau, à qui on doit ce nouveau bijou télévisuel, y a un chalet, dans le Val-Saint-François plus précisément. Et nulle part ailleurs elle n'écrit mieux que lorsqu'elle se trouve au coeur de cette nature abondante.
Joanne Arseneau
« Certains auteurs ont une maison au bord de la mer où ils se retirent pour écrire. Mon chalet, c'est un peu l'équivalent. Il y a là moins de sources de distraction qu'à Montréal. Au tout début de l'écriture, d'ailleurs, je m'inspirais beaucoup des alentours pour camper mon histoire », dit la scénariste qui a notamment collaboré à la première saison de 19-2 et à qui on doit la série Le Clan.
En cours d'écriture, le décor des bucoliques Cantons-de-l'Est a néanmoins cédé le pas à celui des Laurentides, où se déroule l'intrigue de la nouveauté télévisée. On y suit Constance Forest (Isabelle Blais), chef enquêtrice dépêchée à St-Canut, où un double meurtre a eu lieu.
« Longtemps, d'ailleurs, pendant le processus de création, la série s'est appelée Constance. C'est le personnage pivot de la série. Celle qui incarne la constance, justement, dans toute la folie environnante. C'est un personnage bon, une femme juste entourée de petits bandits et de ripoux de toutes sortes qui dépassent la ligne. »
Un ex-mari (Patrick Hivon) qui trempe dans différentes magouilles, un père (Guy Nadon), alcoolique et imprévisible, un petit criminel crapuleux (Fabien Cloutier) et quantité d'autres colorés personnages côtoient la droite Constance dans cette production au ton atypique. David Boutin, Marie-Ève Beaulieu, Mylène Mackay et Émile Proulx-Cloutier sont également de la distribution tout étoile qui fait aussi place à de nouveaux visages.
À la Coen
Plusieurs critiques ont déjà salué le côté décalé de la série autant que l'humour noir qui saupoudre les épisodes. Certains ont même noté une parenté d'esprit avec le cinéma des frères Coen. Un compliment pour la créatrice d'intrigues.
« J'aime leur univers cinématographique, je m'en sens très proche. Avec Faits divers, j'avais envie de combiner l'humour et le drame. J'y arrive en créant certains malaises qui ajoutent du comique et du ridicule à l'histoire. »
C'est après avoir scénarisé le film La loi du cochon (2001) que Joanne Arseneau a eu l'idée de faire une série télévisée dans ce registre très particulier.
« C'est-à-dire que des producteurs français m'ont proposé d'écrire quelque chose dans ce genre-là, pour le petit écran, qui rappellerait un peu le film Fargo. »
Elle a creusé l'idée, en prenant son temps, à travers d'autres projets.
À un moment donné, Radio-Canada, qui était au fait du scénario en chemin, a levé la main pour en acquérir les droits.
Des années après l'idée initiale, Faits divers arrive donc enfin à l'écran, au Québec plutôt qu'en France.
« Les gens seront témoins du jeu du chat et de la souris entre les policiers et les criminels. Il y a du suspense, bien sûr, mais ce qui tranche avec l'habituelle histoire de polar, c'est que le spectateur est en avant de la parade. Il voit les policiers tenter de trouver le criminel, mais il sait d'avance quoi reprocher à qui. Ce n'est pas une posture si fréquente. Ça m'intéressait d'aller là, entre autres parce que je me suis toujours demandé comment ceux qui avaient commis des crimes odieux pouvaient continuer à vivre comme avant, à fonctionner au quotidien. »
Folklore criminel
Au fil des semaines, les téléspectateurs reconnaîtront peut-être les grandes lignes de certains faits divers qui ont marqué l'imaginaire : pour tisser ses intrigues, Joanne Arseneau trempe sa plume à l'encre de notre folklore criminel québécois.
« Certains critiques ont déjà souligné le parallèle avec l'affaire Claire Lortie, par exemple. Sans reprendre les histoires telles quelles, je m'inspire d'événements qui ont eu lieu. C'est un point de repère, une source à laquelle je puise. »
Lorsqu'elle ressent le besoin de tester la crédibilité des ficelles qu'elle tend dans ses intrigues policières, Joanne Arseneau peut compter sur l'expertise d'un ami qui s'y connaît, un ancien policier de la GRC qui réside à Sherbrooke et à qui elle fait régulièrement appel.
Si elle n'a pas peur de montrer le côté retors de l'être humain, il y a quand même des zones dramatiques où elle ne s'aventurerait pas.
« Les histoires de viol, les enlèvements ou les assassinats d'enfants, ça, je ne pourrais pas. Je ne me verrais pas greffer des traits d'humour à ce genre d'événements. C'est vraiment trop sensible. Les faits divers que je raconte sont d'un autre ordre. Oui, il y a du drame, mais ce sont souvent des tractations d'argent qui mènent mes histoires », précise celle qui est devenue scénariste sans l'avoir vraiment prévu. Elle terminait son doctorat en psychologie quand, pour gagner sa vie, elle s'est mise à l'écriture, au hasard d'un contrat décroché à Radio-Canada.
« J'ai écrit pour des magazines comme Croc autant que pour des émissions comme Pop Citrouille et À Plein temps. J'ai tout fait. De fil en aiguille, j'ai appris. Et j'ai réalisé que je préférais le métier de scénariste à celui de psychologue. J'ai toujours eu une bonne oreille, une facilité à camper des dialogues, ça m'a aidée dans la profession où il faut arriver à entendre les tics de langage pour rendre, dans l'écriture, la musicalité et le ton de chacun des personnages. Parce qu'il n'y en a pas un qui parle comme un autre. »
Dans sa malle à projets, d'autres personnages, d'autres histoires patientent. Il y a ce long métrage en dormance, cette série télé qu'elle aimerait travailler en cocréation. Il y a surtout une deuxième saison de Faits divers pour laquelle elle espère avoir le feu vert.
« On verra si les cotes d'écoute seront au rendez-vous, mais je pense déjà à ce qui pourrait nourrir un nouveau bouquet d'épisodes. »