Les quatre interprètes du Problème avec le rose doivent jongler aussi bien avec la danse qu’avec le jeu théâtral. De g. à dr. : Marc-André Poliquin, Alexandre Tondolo, Maxime Lepage et Maria Cargnelli.

« Le problème avec le rose », pièce polychrome

Après avoir créé ensemble la superbe pièce Lettres pour Éléna, Érika Tremblay-Roy et Christophe Garcia remettent ça. La directrice artistique du Petit Théâtre de Sherbrooke et le directeur artistique de La [parenthèse] proposent Le problème avec le rose, une nouvelle production franco-québécoise tressée à quatre mains.

Danse et théâtre cohabitent à nouveau dans celle-ci, mais le duo s’y est pris différemment pour mettre son histoire en scène.

« Avec Lettres pour Éléna, on avait exploré un côté plus lyrique et poétique. Il fallait aller ailleurs, se réinventer pour ne pas refaire la même chose », résument les deux complices.

Pour ça, il fallait emprunter un autre chemin. Bousculer l’attendu. Se surprendre en cours de route.

« On a retourné la médaille. La première fois, le canevas de base était le texte que j’avais écrit, sur lequel on avait greffé les chorégraphies. Cette fois, la danse a précédé l’écriture. Tout est parti du mouvement. On est dans un univers un peu absurde, il y a davantage d’humour dans la proposition », explique Érika.

Alors que leur précédente œuvre présentait un trio féminin, celle-ci campe un quatuor masculin.  

« Ça change beaucoup les possibles scénographiques. Quatre artistes sur une scène, c’est un petit groupe, ça impose un autre rythme. On peut créer des duos, jouer avec l’effet d’ensemble, les canons », souligne Christophe.  

« Dès le début du projet, on a eu envie d’écrire une aventure, de la mettre en mouvement sans tomber dans l’illustration et le figuratif. C’était quand même tout un casse-tête, parce que la danse, c’est abstrait et poétique par définition. Il fallait trouver une façon d’ancrer tout ça. On avait envie que les personnages cherchent quelque chose, qu’ils vivent une quête, d’une certaine manière. C’est un spectacle qui avance, qui est porté par cet élan », souligne Érika.

Le rose, c’est pour...

Sur la scène habillée d’une immense moquette fuchsia, quatre interprètes (deux Québécois, deux Européens) incarnent un groupe de jeunes amis. Pour Alix, Sasha, Lou et Noa, les journées heureuses, pétries de joie et de jeux, se suivent et se ressemblent. Jusqu’à ce qu’un matin, une percutante nouvelle leur parvienne : le rose, c’est pour les filles. Séisme au sein de la bande qui n’avait jamais vu les choses sous cet angle... genré.

« J’avais envie de toucher à la question d’identité de genre, mais en cours de création, ça s’est un peu modifié. C’est-à-dire qu’on a réalisé en chemin que les enfants sont en amont de ces grands questionnements : ils sont dans la définition d’eux-mêmes, dans l’affirmation de leur identité. Plus on avançait dans le processus créatif, plus je me rendais compte que la pièce ne porte pas que sur le genre, que ce qu’on y aborde est beaucoup plus large. On parle d’amitié, d’affirmation de soi, de crainte d’être jugé, de la peur d’être qui on est en société. »

Le regard que l’autre tourne vers soi peut être un moteur. Ou bien un frein. Ça dépend. Et lorsqu’on est en pleine construction de soi, pendant l’enfance, ce regard compte double. Ou triple.

« On évoque ces questions en pointant notre loupe sur quatre amis qui sont au départ très peu conscients du regard que la société porte sur eux et qui, tout d’un coup, réalisent qu’on leur demande peut-être d’agir d’une certaine façon. Ça les confronte évidemment beaucoup. Ils vont se déchirer, se construire, se retrouver. »

Lumière dans le glauque

Le thème est sérieux, profond, essentiel. Mais il n’est jamais abordé avec lourdeur.

« On n’est pas dans l’introspection pesante », précise Christophe.

« Le spectacle ne présente pas des personnages en marge, il évoque plutôt des questionnements, complète Érika. On n’a pas créé quatre archétypes, mais nos personnages ont quand même chacun leur énergie. Il y a une dynamique entre eux tous. L’un d’eux est davantage un leader qui aime que tout soit campé dans un certain cadre. Un autre est plus ouvert, plus enclin à accepter la différence, qui va ouvrir la porte aux autres. Un troisième cache certains secrets, tandis que le dernier de la bande va bien jusqu’à ce qu’il sente qu’il ne correspond plus au cadre qu’on lui impose. »

Ce cadre défini est souvent plus élastique qu’on le pense.

« Je pense que le résultat est assez lumineux, parce que, dans cette époque un peu glauque par moments, on avait envie de proposer un univers joyeux aux enfants. Le monde dans lequel nos personnages évoluent est bienveillant, pas du tout culpabilisant. J’ai l’impression que les enfants vont sortir de la représentation égayés. Parce que ce qu’on leur dit, finalement, c’est d’être complètement eux-mêmes. Sans crainte et sans réserve. »

Un côté rouge, un côté blanc

Elle œuvre en théâtre au Québec, il travaille en danse à Paris. Un océan les sépare. Qu’est-ce qui a mené Érika Tremblay-Roy et Christophe Garcia à jumeler leurs univers créatifs? 

« Érika m’avait invité à venir travailler sur un truc ponctuel, pour le spectacle Jour 1. Pendant les répétitions, on a vite réalisé qu’il se passait quelque chose. Qu’on se rejoignait beaucoup et que nos façons de créer étaient parentes. La communication passait super bien. » 

L’idée de porter un projet en collaboration s’est imposée. Lettres pour Éléna est né dans la foulée. « Une complicité créative comme la nôtre, une telle facilité, ça ne s’invente pas, ça ne se provoque pas non plus », indique Érika.

Mais ça se savoure. 

« C’est assez formidable de pouvoir travailler ainsi. Ça double l’inspiration, mais ça divise la pression, poursuit-elle. On est très complémentaires dans le travail. On a tous les deux un grand plaisir à détailler nos partitions, on aime que les choses soient très définies, calibrées. Christophe travaille en finesse toute la sphère du mouvement, moi, je sculpte les mots. J’en écris peu, au fond. Je suis très économe, mais le choix de chacun est important. Après ça, on partage ce plaisir-là d’en dire juste assez, de travailler l’intention, le sous-texte, le non-dit. »

« Je reste quant à moi étonné de cette concordance. Ça ne m’est encore jamais arrivé de ne pas être d’accord avec Érika. On image souvent nos créations comme un carré de cerf-volant où le tissu est bien étiré entre l’écriture d’Érika et la mienne », précise Christophe. 

Ce dernier est arrivé au Québec avec la portion de l’équipe européenne le 29 octobre dernier pour mettre la dernière touche au spectacle.

« Avant ça, on a fait des labos, des auditions, de l’écriture. Les quatre blocs de création ont été répartis sur les deux continents, on en a fait deux ici, deux en Europe », note Érika.

Gommer les clichés

Le choix des interprètes s’est fait assez tôt dans le processus. 

« Parce qu’on souhaitait écrire en connaissant leurs forces et leurs couleurs, étant donné qu’un projet comme celui-ci repose sur la performance des interprètes qui doivent être en équilibre entre danse et théâtre. » 

Le défi est double, l’expérience est riche. 

« Pour moi, c’est une toute nouvelle approche. Je n’avais jamais joué un personnage sur scène, mais ça enrichit mon bagage d’interprète », confie Maria Cargnelli, seule interprète féminine du quatuor aussi composé de Maxime Lepage, Marc-André Poliquin et Alexandre Tondolo.

« C’est vraiment un sujet qui me tient à cœur, poursuit-elle. Je reconnais un peu de mon propre parcours dans la pièce. Quand j’étais petite, j’avais du mal à me retrouver dans les modèles proposés. Je trouve ça bien d’amener ce questionnement à notre époque, de gommer ces clichés et de se dire qu’à la fin, ce n’est pas grave si on ne correspond pas à ce qui est véhiculé comme étant la norme. Voir une production comme celle-là, ça permettra peut-être à certains enfants de se sentir moins seuls. »

Musique rock’n rose

Au départ, Christophe et Érika rêvaient d’une trame sonore qui déménage. 

« On avait des envies de rock’n roll. Et puis on a réalisé que, tous les deux, nous ne portions pas ça. Nos références, c’était plutôt du Beethoven! »

Engagé pour tisser la musique qui allait accompagner les pas et les mots des interprètes, le contrebassiste Jakub Trzepizur a fait une recherche à partir des coups de cœur des deux cocréateurs. 

« Il a composé une œuvre pour quatuor à cordes et piano, qui fait écho aux quatre danseurs sur scène », explique Christophe. 

« On est très heureux de la musique, ajoute Érika. Elle se marie parfaitement à notre univers. On choisit nos collaborateurs en amont et avec soin. C’est vrai pour la musique, c’est aussi vrai pour le décor, par exemple, qui a été fabriqué par une artiste visuelle (Julia Morlot). Elle a modelé la moquette et l’a travaillée comme une sculpture. »

Vous voulez y aller?

Le problème avec le rose, samedi 17 novembre, 11 h

Salle Maurice-O’Bready

Entrée : 18 $ (enfants de 14 ans et moins : 12 $)

À partir de 6 ans

La collaboration entre Érika Tremblay-Roy et Christophe Garcia se poursuit de plus belle.