Nouvelle cocréation du Petit Théâtre de Sherbrooke et de la [Parenthèse], Le problème avec le rose aborde la délicate question du genre et de l’identité avec brio.

« Le problème avec le rose » : retrouver ses couleurs et jeter les préjugés

CRITIQUE / C’est un matin joyeux comme tous les autres. Sasha, Lou, Noa et Alix se retrouvent et s’amusent sur le « carré rose et confortable », immense moquette framboise sur laquelle poussent d’improbables fleurs. Pensez à la vibrante couleur du pop-corn rose. C’est pas mal ça. Dans la teinte pimpante comme dans le joyeux débordement qui se déploie sur la scène du Centre culturel. Ça poppe en mouvements, ça rebondit de part et d’autre de la scène. C’est amusant, joli, éclaté, éclatant. Ça va au rythme des quatre copains qui courent, virevoltent et sautillent en riant.

Et puis il y a ce bruit sourd, lointain. Le murmure de la foule. Les gamins tendent l’oreille, attrapent quelques mots au hasard, finissent pas entendre la phrase-choc, l’idée tranchante : le rose, c’est pour les filles. 

Sacrebleu! Les voilà qui rient jaune, les voilà qui voient rouge. Un peu. 

Parce que ce terrain-là de tous leurs jeux est désormais frappé d’interdit. Si le rose, c’est pour les filles, qu’est-ce que quatre garçons peuvent bien faire sur ce grand tapis fuchsia? 

« Ce n’est même pas rose, c’est rouge pâle », avance l’un d’eux. 

Les trois autres opinent, avant de renoncer. Il y a ce problème avec le rose qu’ils ne peuvent pas nier. Parce que désormais, ils savent. Le doute est semé.  

Vous avez compris, dans cette neuve cocréation France-Québec portée par le Petit Théâtre de Sherbrooke et la [Parenthèse], le chorégraphe français Christophe Garcia et l’autrice sherbrookoise Érika Tremblay-Roy se sont intéressés à la délicate question du genre. À l’identité qui se construit parfois sur le socle d’idées reçues et de stéréotypes qui se répètent de génération en génération. Le genre de préjugés qui associent encore les petites filles aux princesses, aux manières délicates, aux poupées ou au tricot et les garçons aux jeux de guerre et de construction, aux sports qui déménagent, aux chevaliers et autres vaillants pourfendeurs de dragons. 

Ces idées-là ont la vie longue. Elles se greffent au quotidien. Lorsqu’elles sont présentées comme des évidences, elles tracent des balises, forgent des cadres, imposent une certaine façon de voir et de se comporter. 

En mots et en mouvements

Les quatre amis imaginés par le duo créatif en sont là. À voir comment ils composeront avec cette nouvelle information qu’ils ont prise pour une grande vérité. 

Le détail bouleverse leurs habitudes, secoue leur équilibre. Entre eux quatre, des conflits se dessinent, le « qu’en-pensera-t-on » fait son nid dans l’insécurité. 

On le voit, on l’entend, on le ressent. C’est la grande force de cette écriture à quatre mains : savoir dire en mouvements ce que les mots ne racontent pas et exprimer de vive voix ce que la chorégraphie esquisse tout juste.  

Les deux langages s’appuient et se répondent, ce qui porte le propos plus loin et pousse l’idée autrement. 

Ici, la pièce chorégraphiée couvre large. Elle décape le vernis des préjugés, certes, mais elle illustre également la pression qu’exerce le regard des autres. Elle s’intéresse aussi à l’essentielle question de l’amitié, ce qu’elle peut traverser tout comme ce qui peut l’entamer. Tout ça traverse le jeu des quatre comédiens-danseurs (Alexandre Tondolo, Maria Cargnelli, Maxime Lepage et Marc-André Poliquin) qui brillent autant dans le mouvement que dans l’interprétation théâtrale. Ce n’est pas si facile de naviguer ainsi entre les deux disciplines, mais le quatuor y parvient sans peine.

C’est la grande force de cette écriture à quatre mains : savoir dire en mouvements ce que les mots ne racontent pas et exprimer de vive voix ce que la chorégraphie esquisse tout juste. 

Si l’éclairage qui se juxtapose aux numéros et au joli décor est solide en début de parcours, il s’étiole un peu en chemin. On comprend que la noirceur qui baigne la scène n’est pas dénuée de sens. Elle illustre les moments souterrains de la petite troupe autant que le voyage intérieur de chacun dans des zones plus troubles. L’ennui, c’est qu’on perd un peu ce qui se passe sur scène lorsque la lumière se fait trop rare. 

Sans lourdeur

La musique (signée Jakub Trzepizur) appuie en pointillé l’éventail des thèmes abordés, qui sont couverts de façon amusante sans jamais tomber dans le prêchi-prêcha ni dans la lourdeur. La production métissée verse parfois joliment dans l’humour et l’absurde. C’est heureux et réussi, on en aurait pris davantage. D’ailleurs, s’il y a un reproche qu’on peut faire à la production, c’est celui-là : on aurait aimé en voir plus. La création épurée aurait pu pousser un brin plus loin sans s’aliéner les spectateurs, qui restent peut-être un yen sur leur appétit. Parce que du pop-corn rose, lorsqu’il est aussi délicieux et rassasiant, on serait capable d’en prendre encore. Et encore. 

Vous voulez y aller

Le problème avec le rose
Samedi 17 novembre, 11 h
Salle Maurice-O’Bready
Entrée : 18 $ (enfants de 14 ans et moins : 12 $)