Ami de longue date de Leonard Cohen, le peintre et sculpteur Morton Rosengarten expose une quarantaine d’œuvres représentant son modèle favori, Lyne Charlebois, à la Galerie d’art du Centre culturel de l’Université de Sherbrooke, jusqu’au 7 avril. L’artiste sera présent à la GACCUS le samedi 2 mars et le dimanche 7 avril, de 13 h à 16 h.

« Il faut vivre avec un Rosengarten »

« Si tu as un mur, un mur nu dans ta maison. Tous les murs de ma maison sont nus. Et j’aime les murs nus. La seule chose que j’accrocherais. Sur un de mes murs nus bien-aimés. Pas bien-aimés. Pas besoin de bien-aimés. Pas besoin d’un adjectif. Le mur est bien comme il est. Mais j’y accrocherais un Rosengarten. Un Rosengarten produit avec un peigne en bois et de l’encre noire. N’allant nulle part à jamais dans un tourbillon de courbes parallèles indélébiles. »

Cet extrait de poème est écrit par Leonard Cohen en hommage à son ami d’enfance Morton Rosengarten. Alors que Cohen accrocherait en poésie un Rosengarten à un de ses murs nus, la Galerie d’art du Centre culturel de l’Université de Sherbrooke a la chance d’en accrocher une quarantaine, 39 pour être exact, le temps de l’exposition Un portrait de Lyne.

« Est-ce une lettre ou une femme? » poursuit Cohen dans son poème retranscrit sur les murs de la galerie d’art. La réponse est : une femme. Cette femme, c’est Lyne Charlebois, modèle ayant posé pour l’artiste au cours des sept dernières années. Un exercice qui a mené à la création d’une centaine de dessins de Lyne. Des dessins peints avec des peignes en bois de différentes grandeurs et de l’encre noire. Rosengarten a choisi ses 39 préférés pour l’exposition.

La Tribune a visité la galerie avec l’artiste et son modèle. « Combien ça t’a pris de temps, réaliser celui-là? » demande le modèle à l’artiste en pointant un portrait d’elle. « Une minute. Une minute et demie environ », répond Rosengarten, qui pratique le dessin rapide. En fait, chacune des œuvres a pris entre une et vingt minutes à créer. Et pour chaque dessin qui se retrouve sur un mur de musée ou de galerie d’art, des dizaines et des dizaines finissent à la poubelle, précise l’artiste en arts visuels aussi connu pour ses sculptures. « Je jette la plupart des dessins. Je gaspille beaucoup de papier », lance Rosengarten en souriant.

Spéciale

Né à Montréal en 1933, Rosengarten obtient un baccalauréat en arts du collège Sir George Williams en 1956. Par la suite, il étudie la sculpture à Londres à la St. Martin’s School of Arts, notamment avec les sculpteurs Eduardo Paolozzi et Anthony Caro. C’est seulement après une dizaine d’années de sculpture que l’artiste s’intéresse au dessin. Toujours avec des modèles vivants.

« On se regroupe parfois, quelques artistes, environ une fois par semaine, autour d’un modèle. Et il y a quelque chose de spécial à propos de Lyne. Sa présence est spéciale alors les dessins d’elle sont spéciaux. La manifestation de son esprit, son énergie est spéciale », explique l’artiste, qui agence les courbes du corps humain et les lignes fines laissées par le peigne dans un dégradé de noir au gris.

« Morton n’est pas directif du tout. Il me laisse aller, explique celle qui est modèle depuis 24 ans. Avoir des gens autour de toi qui te dessinent, c’est beaucoup d’amour. Et le faire avec un corps qui a des rondeurs alors que ce n’est pas dans l’air du temps, c’est bon. Quand je les entends dessiner, je reçois l’amour des artistes. Quand je suis entrée dans la galerie, j’ai entendu les coups de peigne avec l’encre de Morton. C’est un honneur. Je me sens comme dans un sanctuaire. »

« Être modèle, c’est être présent humblement. Et Morton est capable de dessiner ce qu’il y a à l’intérieur de moi, c’est impressionnant », ajoute la muse qui reconnait sa confiance dans un des portraits ou sa fragilité dans un autre.

Souvenir de Cohen à Sherbrooke

Sur quelques œuvres, une touche de couleur. « Je veux utiliser davantage de couleurs à l’avenir. Je l’ai déjà fait il y a plusieurs années », précise Rosengarten.

Depuis plusieurs décennies, l’artiste a établi ses quartiers dans une ancienne crèmerie des Cantons-de-l’Est, à Way’s Mills, qu’il a aménagée en fonderie. Ses œuvres ont été présentées dans plusieurs expositions individuelles et collectives au Canada et à l’étranger. Une rétrospective lui a été consacrée en 2004 au Musée des beaux-arts de Sherbrooke.

« Leonard Cohen était venu à Sherbrooke pour voir l’exposition de son ami », se souvient Suzanne Pressé, coordonnatrice des expositions de la Galerie d’art de l’UdeS, qui était conservatrice au Musée des beaux-arts à l’époque.

Cohen ne pourra pas venir voir l’exposition de son ami cette fois, mais il est présent à sa façon. Avec ses mots en hommage à Rosengarten.

« Il faut vivre avec un Rosengarten. Pour savoir à quel point c’est utile. »