Vacances dans le cadre de porte

C'était pas prévu que je revienne au boulot, mais je suis revenue quand même. C'est gentil de ma part, non?
Bon, c'est peut-être pas tant de la gentillesse que de l'ordre des choses. Je devais pas revenir au boulot parce qu'en commençant les vacances, ma douce m'avait promis qu'elle en profiterait pour gagner gros à la loto. Elle avait aussi dit qu'on irait voir au moins une expo et qu'on ferait du kayak. J'ai pas mis les pieds dans une galerie, j'ai pas touché une pagaie et elle n'a pas acheté un foutu billet de loto.
Résultat: je suis là.
J'ai l'air de me plaindre, de ne pas être contente de reprendre le collier (quelle expression!) mais c'est pas vrai. Dimanche, en fin de journée, je suis allée faire ma tournée des animaux, le train sans traite. Faisait pas trop chaud, on était juste bien hormis quelques maringouins. Les ânes et les chèvres se partageaient une balle de foin, je me suis accotée dans le cadre de porte pour les écouter mâcher leur lunch en regardant les chiens se disputer un bâton.
Y a des fois, comme ça, tu t'accotes dans un cadre de porte pis tu regardes ta vie. Jamais trop longtemps, remarque, de peur de ce que tu vas voir ou de te faire slammer la porte en pleine face, ça dépend. Pis des fois ça se ressemble.
Anyway, je regardais ma vie, pis je pensais aussi à la vôtre. À celle de cette femme, rencontrée un peu plus tôt chez des amis, et qui me confiait que la mort de sa soeur l'avait ramenée à la vie. Le cancer fatal de l'une avait sorti l'autre de sa dépression, de son envie de mourir, de son désir de ne plus vivre.
- J'aurais donné ma vie pour sauver la sienne.
C'est finalement le contraire qui est arrivé.
***
Une fois accotée dans le cadre de porte, y a rien qui t'arrête dans ta tête. Ça trotte. Je suis retournée au milieu de la nuit, quelques jours auparavant, sur le bord du feu.
- Je sais que plein de gens le disent pis le font pas nécessairement, mais je veux tellement profiter de la vie, voyager, rencontrer des gens, apprendre des choses, vivre plein d'affaires, plein de passions.
J'ai souri. Il a 17 ans. Il sait déjà qu'une partie du monde met ses rêves de côté en passant, que plusieurs vont tenter de le convaincre que c'est inévitable, qu'il va devoir s'accoter une couple de fois dans le cadre de porte pour garder le focus. Il a 17 ans, il sait déjà tout ça. C'est un méchant bon point de départ.
***
Je sais que toutes ces affaires-là n'ont rien à voir l'une dans l'autre. Quoique. Quand tu t'accotes dans le cadre de porte pour regarder ta vie, c'est ben rare que tu vois juste la tienne. On dirait que tu te mets à voir celle autour, la vie dans toute sa largeur, dans toute sa longueur, dans toute sa brièveté surtout.
Pis quand ça fait un petit moment que t'es comme ça, dans ton cadre de porte, tu te dis qu'il est vraiment temps de recommencer à bouger.