Réjean Hébert arbore le look de l'homme en vacances.

Une bière Clamato avec Réjean Hébert

Réjean Hébert perdait le 7 avril dernier la circonscription de Saint-François aux mains du libéral Guy Hardy. L'ancien ministre de la Santé a sacrifié quelques minutes de ses vacances pour s'attabler avec notre collaborateur Dominic Tardif à la Taverne Alexandre.
Un monsieur accoste à la table à laquelle je suis assis en compagnie de l'ancien ministre de la Santé, Réjean Hébert.Le monsieur: «Content de te voir! T'as l'air en forme! Tu travailles fort?»
Réjean Hébert, en le gratifiant d'un grand sourire serein: «Non, je ne travaille pas du tout.»
«Tu fais du sport?»
«Oui, je fais du vélo en masse.»
«C'est bon ça.»
«Je fais du vélo et je profite de la vie.»
«C'est bon ça. Profite de la vie avant que la vie profite de toi.»
«Ah, la vie est bonne pour moi.»
Oui, c'est bel et bien Réjean Hébert qui prononce cette phrase, «La vie est bonne pour moi.» En ce mercredi midi caniculaire, le médecin a remisé sa légendaire coquetterie pour arborer l'uniforme relax de l'homme en vacances: bermuda et t-shirt bleu pâle frappé de l'inscription «Vive l'été» dont les manches boudinent d'étonnants biceps.
Mais quand même cette phrase: «La vie est bonne pour moi.» Dois-je vous rappeler monsieur Hébert que vous avez été défait aux dernières élections par le contraire d'un candidat vedette, que votre parti en a pris plein la gueule, que celle grâce à qui vous avez accepté de vous mettre la tête sur le billot électoral, Pauline Marois, a été boutée hors du pouvoir? Je veux bien le soleil, je veux bien les vacances, je veux bien l'été, mais cette phrase tranche avec le Réjean Hébert démoli qui s'était entretenu avec les journalistes le 7 avril au soir.
«Je ne cacherai pas que ça a été difficile, je l'avoue. J'ai été stoppé dans ma lancée, c'est une rupture forcée avec les changements que je voulais apporter au système de santé. Maintenant, je suis remis.» Son visage se fend à nouveau d'un grand sourire serein.
Cette défaite est-elle pour vous synonyme d'échec, deux mots éternellement associés et pourtant pas mal différents? «Pour moi, ce n'est pas un échec, non. C'est un échec pour la Parti québécois en ce qui concerne sa stratégie de campagne. Mais pour moi, ce n'est pas un échec, parce que j'ai profité de chacun des jours que j'ai passés là [au ministère de la Santé]. On a travaillé très fort pendant 18 mois. Je ne vois pas ça comme un échec, c'est une pause, et je n'aime pas les pauses, parce que je suis un impatient. J'ai choisi un comté difficile, je le savais.»
Pourquoi ne pas - tabarouette! - avoir réclamé aux dirigeants du Parti québécois d'être muté dans une circonscription plus sûre, si vous désiriez tant remodeler le système de santé? «Pour moi, il faut que l'action politique ait un sens. Il fallait que ça se passe dans ma région. Malheureusement, ma région n'est pas très ouverte aux idées du Parti québécois. J'ai choisi Saint-François; à l'époque Sherbrooke n'était pas disponible. J'ai fait trois essais, j'ai perdu deux fois, j'ai gagné une fois. J'ai fait ce que j'avais à faire pour le comté de Saint-François.»
Ne péchez-vous pas un brin par excès de naïveté, de pureté? «Peut-être, mais c'est une belle naïveté. Pour moi, la politique, c'est un moyen, pas un but. C'est un moyen de faire avancer des idées. Mes collègues disaient que je fais de la politique autrement.»
Pas la langue de bois
Oui, on a beaucoup répété que Réjean Hébert faisait de la politique autrement, qu'il n'avait pas la langue de bois. Ce qui ne veut pas dire qu'il aligne les déclarations incendiaires. C'est un peu étonné que je relis la transcription de ma conversation avec le gériatre et gérontologue. J'avais souvenir de propos déflagrateurs, je retrouve sur le papier un interlocuteur relativement prudent, qui pèse et sous-pèse bien ses propos. Comment mon cerveau a-t-il pu déformer la réalité?
C'est que Réjean Hébert a cette capacité de conférer à chacune des phrases qu'il prononce le lustre de la grande vérité, un talent qui tient beaucoup à sa manière de constamment soutenir votre regard. Tout le contraire de certains de ses anciens collègues que l'on soupçonnerait des motifs les moins nobles même s'ils se contentaient de lire leur liste d'épicerie. Autrement dit: Réjean Hébert n'a pas besoin de se fendre de phrases à l'emporte-pièce pour qu'on tende l'oreille. Réjean Hébert semble digne de confiance.
L'effet sarrau
Une des meilleures blagues de la dernière campagne électorale: le système de santé ne souffrirait pas autant si ses médecins ne désertaient pas tous les hôpitaux au profit de l'Assemblée nationale. Et s'ils ne tablaient pas tous au passage sur le capital de sympathie qu'inspire leur profession auprès des citoyens afin d'être élus. Dans la mesure où, oui, les médecins sont des superhéros-qui-sauvent-des-vies-merci-d'avoir-remplacé-le-genou-de-ma-grand-maman, ne les déifie-t-on pas un peu trop?
«On appelle ça l'effet sarrau! C'est ce qui fait que c'est très difficile de négocier collectivement une rémunération pour les médecins. Aux yeux du public en général, on ne peut pas leur en donner trop, ils devraient gagner aussi chers que les stars ou les joueurs de hockey, mais la capacité de l'État est limitée. Mettre les médecins sur un piédestal, ça peut mener à certains abus. On parle beaucoup de l'affaire Bolduc ces jours-ci...»
Pour Réjean Hébert, la juste rémunération des médecins n'est certainement pas aussi somptueuse que celle que récoltent actuellement certains spécialistes. «J'ai toujours dit que s'il existait un instrument pour évaluer les personnes âgés qu'on entre dans un quelconque orifice du corps, j'aurais fait beaucoup plus d'argent. Un gérontoscope, si ça existait, ça aurait été très payant pour moi, blague-t-il. La rémunération est très axée sur les gestes techniques. La gastro, la cardio, ce sont des spécialités beaucoup plus payantes. C'est plus facile de dire qu'on a fait tant de procédures et que ça vaut tant que de dire qu'on a passé une demi-heure avec un patient. Je pense que d'ici dix ou quinze ans, on va valoriser davantage le geste humain que la technique.»
Le visage de Réjean Hébert figurera-t-il sur des pancartes de Coroplast dans quatre ans? Il n'en sait trop rien.
Ce qu'il sait: il faudra que le Parti québécois tourne le dos à cette idée de coalition regroupant des souverainistes de gauche et de droite pour qu'il reste à bord.
«Il faut qu'on se branche: est-ce qu'on est un parti socio-démocrate ou une coalition? On ne peut pas rester entre les deux. Si c'est une coalition, ça ne m'intéresse pas. Moi, ce qui m'intéresse, c'est de faire avancer le Québec vers la social-démocratie. Pour moi, l'indépendance, c'est un moyen, pas une fin en soi.» On comprendra que Réjean Hébert ne rêve pas à un Parti québécois dirigé par Pierre Karl Péladeau. En attendant le verdict, il réintégrera ses fonctions à l'Université de Sherbrooke.
Ce qu'il sait aussi: son chum vient d'entrer à la Taverne et ils s'en vont faire du vélo ensemble cet après-midi.