Une bière Clamato avec Marc-André Coallier

À quelques jours de la première de Bébé à bord, pièce présentée tout l'été au Théâtre La Marjolaine, notre collaborateur Dominic Tardif est allé boire une bière Clamato avec le propriétaire et directeur artistique de cette institution eastmanoise, Marc-André Coallier.
Marc-André Coallier trouve que c'est une tabarouette de bonne idée d'aller boire une bière Clamato. « Oh yeah, let's go! Quand est-ce que tu veux qu'on fasse ça, Dominic du journal La Nouvelle à Sherbrooke? » me lance-t-il au bout du fil. Le ton est quelque part entre le télémarketeur gorgé de caféine et l'ami de longue date.
Il faut dire que ce n'est pas que l'idée de partager une flûte de bière avec un journaliste sherbrookois qui enthousiasme à ce point Marc-André Coallier. L'enthousiasme est chez Marc-André Coallier quelque chose de naturel, de quotidien, auquel on ne réfléchit pas. Quelque chose comme une respiration. « Écoute, tu m'invites pour une entrevue dans une taverne, je n'ai jamais fait ça, c'est le fun. Pourquoi je ne serais pas enthousiaste? » demande-t-il une fois attablé, au jour du rendez-vous. « La curiosité, l'aventure, ça fait partie de moi. »
Marc-André prend une première bouchée de son smoked meat; il s'agit de sa première visite à la Taverne Alexandre. « Wow, c'est bon ça, c'est beau ça. » Il se lève d'un bond et passe la tête de l'autre côté du mur, où se trouve le bar, puis lance au jeune serveur : « C'est bon votre smoked meat. Vraiment merveilleux! » Il faudra plus tard qu'il attire l'attention vers sa barbe et ses quelques cheveux grisonnants pour que je cesse un instant d'avoir l'impression de jaser avec un ado. Marc-André Coallier a 50 ans et gesticule comme le marsupilami. Il y a une mini-centrale électrique à construire autour de Marc-André Coallier.
Nul besoin d'être doté d'un esprit outrancièrement cynique ou tragique pour imaginer un Marc-André Coallier moins heureux qu'aujourd'hui, l'amertume en lieu et place de cet enthousiasme de tous les instants. C'est que le comédien n'est plus exactement la mégastar qu'il était au paroxysme de la popularité du Club des 100 watts, que regardaient religieusement tous les préadolescents du Québec. Et dont lui parlent encore régulièrement les 27-40 ans qui croisent son chemin. Les trois amis à qui j'ai annoncé que je partagerais en soirée un smoked meat avec Marc-André se sont presque agenouillés pour me supplier de les laisser m'accompagner.
« Quand j'ai rencontré Jean-Louis Millette, je lui ai demandé de faire Paillasson, de prononcer les mots "patate en chocolat", se souvient-il. Même s'il était aussi un grand acteur, il avait d'abord marqué mon enfance. Moi, j'ai marqué beaucoup d'enfants, qui sont aujourd'hui journaliste, barman, pharmacien, policière, douanière. Quand ils me voient, je vois exactement qui ils étaient quand ils rentraient de l'école et qu'ils ouvraient la télé pour rire avec le Prof Bof. J'essaie de ne pas péter leur bulle, même s'ils se rendent bien compte que j'ai 50 ans, même s'ils savent bien que j'ai quatre enfants et que j'ai été avec Anne Dorval. »
Nul besoin d'être doté d'un esprit outrancièrement cynique ou tragique pour imaginer un Marc-André Coallier moins heureux qu'aujourd'hui, l'amertume en lieu et place de cet enthousiasme de tous les instants, disais-je. L'ancien animateur de l'émission interdite aux adultes, jadis aussi pas mal sollicité pour des téléromans et des téléséries, tient depuis quelques années la barre de Libre-service sur les ondes de la confidentielle station MAtv. Les langues les plus sales oseraient peut-être prononcer les douloureux mots has-been. Ce qui est sûr : d'autres animateurs et comédiens ont négocié avec moins d'élégance le passage de la vive lumière des projecteurs à une autre sorte de lumière, plus tamisée. Mais sérieusement, Marc-André, pourquoi animes-tu une émission sur MAtv?
« Quand on te propose un travail, il faut que tu te poses trois questions : est-ce que ça va être payant?, est-ce que je vais apprendre quelque chose? et est-ce que je vais avoir du plaisir? Si tu peux répondre oui à deux de ces questions-là, fais-le. Avec Libre-service, je peux répondre oui aux trois questions. Une émission de service, c'est merveilleux, parce que tu apprends toujours plein d'affaires. Je ne peux jamais être blasé. Et puis MAtv, on dit que personne n'écoute ça, mais tout le monde l'a déjà vue mon émission! »
Il poursuit : « Moi, je me dis que je peux mourir demain. Contrairement à ce que tu pourrais penser, je ne cours plus après la gloire de l'époque des 100 watts. J'ai eu plus que mon quinze minutes de gloire, j'ai eu six ans, 1125 émissions de gloire! »
Puis l'entrevue prend un tour étrangement existentiel. C'est ça l'effet bière Clamato : une jasette bénigne peut, entre deux gorgées, se métamorphoser en conversation grave. « Ce que j'avais à faire dans la vie, c'est fait. J'ai eu quatre enfants, j'ai une épouse incroyable, j'ai animé Le Club des 100 watts. La grosse affaire de job, c'est réglé. J'ai voyagé, j'ai monté le Kilimandjaro, j'ai aimé des femmes, j'ai été gentil avec mes parents, mes frères. C'est peut-être pour ça que j'accepte de me cacher à Eastman ou à MAtv. »
Le scotch, le bonheur
Certains promoteurs de théâtre d'été se sont affairés sans trop de succès au cours des dernières années à revamper l'image de ce pan à la fois nécessaire et snobé des arts de la scène au Québec, préconisant l'appellation « théâtre en été ». Résultat : des spectacles assis entre deux chaises, à la fois dépourvus de l'outrance d'un authentique théâtre d'été avec portes qui claquent et tout aussi dépourvus du véritable regard sur le monde d'une pièce créée en saison par le Quat'Sous ou le Double Signe.
« Moi, ce que je dis aux comédiens, c'est : "Vous pouvez jouer gros si vous jouez vrai" », tranche Coallier, qui assure cet été la mise en scène de Bébé à bord à La Marjolaine, en plus d'enfiler perruque et prothèse aux côtés de Mirianne Brûlé, Catherine Renaud et Maxime Tremblay. « Le théâtre d'été, il faut que ce soit des pièces qui fassent rire, mais qui touchent aussi. »
Marc-André Coallier ne se leurre pas et sait pertinemment qu'ils ne montent pas le nouveau texte d'Olivier Kemeid ou de Sarah Berthiaume. Pourquoi faut-il aller au théâtre d'été donc? Pour sa culture générale, plaide-t-il.
« Il faut voir au moins une fois dans sa vie Gilles Latulippe, aller au moins une fois à l'opéra et à l'orchestre symphonique, aller voir au moins une fois un show heavy métal. Du théâtre d'été dans une grange comme La Marjolaine, il faut que tu vives ça au moins une fois dans ta vie. » Une invitation d'autant plus facile à accepter maintenant que La Marjolaine ne se transforme plus en sauna dès que le mercure franchit les 15 degrés à l'extérieur. Soulagement : Coallier a enfin installé l'air conditionné! Yé!  
J'avale une dernière bouchée de smoked meat et parle à Marc-André de sa passion pour le scotch. La conversation reprend aussitôt le chemin de l'existentiel.
« À un moment donné, tu y penses : est-ce que c'est faire de l'argent et être populaire qui est important dans la vie ou faire juste assez d'argent pour payer ton scotch et avoir du fun? Plus tard, tu ne vas pas te demander : "Est-ce que j'ai fait assez d'argent?" Tu vas te demander : "Est-ce que j'ai assez bu de scotch et est-ce que j'ai assez souvent fait l'amour à ma blonde?" » On devine que Marc-André Coallier pourrait répondre oui à ces deux questions. Cheers to that.
Bébé à bord est présenté au Théâtre La Marjolaine jusqu'au 16 août.