Le curé Jolicoeur pose avec la bière Clamato de notre collaborateur Dominic Tardif.

Une bière Clamato avec le curé Jolicoeur

Vous vous demandez ce que devient Robert Jolicoeur? Dominic Tardif aussi. Notre collaborateur et le populaire curé de la paroisse Saint-Roch, qui tirera selon toute vraisemblance sa révérence fin juillet, se sont attablés vendredi dernier à la Taverne Alexandre, le temps d'une bière Clamato d'après-midi. Prenez et buvez en tous, comme disait l'Autre.
Le curé Jolicoeur n'a pas encore enlevé son manteau que les gars de taverne l'accrochent déjà pour lui jaser. L'homme de foi est aussi homme de baseball et se trouve en terrain de connaissance dans mon sanctuaire de la rue Alexandre, véritable ambassade des Red Sox à Sherbrooke avec ses nombreuses photos de la mythique équipe de Boston suspendues aux murs. «Si mon mandat n'est pas renouvelé cet été, je me promets d'aller plus souvent voir des matchs au Fenway Park», me confie-t-il après avoir péniblement clopiné jusqu'à la table où je l'attends en compagnie de sa chauffeuse Rose, une gentille paroissienne.«Les gens demandent: "Il est où le curé Jolicoeur? On le voit moins." Ce qui est arrivé, c'est qu'il y a trois ans, j'ai fait une chute. J'étais à Montréal pour ma fête et je marchais sur la rue Sherbrooke. Pas loin du stade olympique, je croise une gang de jeunes qui me lancent: "Heille, toi, t'es le curé de la télévision! Tu te souviens-tu, tu avais dit, si tu veux être l'ami d'un jeune, intéresse-toi à ce qui l'intéresse." Ce n'est pas moi qui ai dit ça, je citais Saint Jean Bosco, mais bon. Comme ils faisaient de la planche à roulettes, ils m'ont proposé d'essayer. Je suis monté sur la planche, ça allait bien, je roulais, mais ils ont voulu me faire sauter un petit muret et j'ai pris une débarque. J'ai subi de multiples fractures au pied gauche ce qui fait que depuis trois ans, j'ai de la misère à marcher. La nuit, je dors à moitié pas.»
Vous êtes fou ben raide, que je m'exclame, en camouflant mal mon incrédulité. Une fouille en rouli-roulant? Je peine à croire que le prêtre, tout aussi pénétré par les idées de Saint Jean Bosco soit-il, ait eu l'inconscience de risquer un ollie. Mais peu importe. Il pourrait très bien avoir romancé une banale chute, ce récit d'un sexagénaire prêt à jouer les Tony Hawk au nom de l'évangile colle parfaitement au personnage de curé cool qu'incarne Robert Jolicoeur sous l'oeil des médias depuis plusieurs années en racontant dès que l'occasion se présente avoir tenu une discothèque au sous-sol de l'église Saint-Esprit du temps qu'il était diacre, en bénissant des motocyclettes, en assistant à des concerts rock ou en acceptant d'accorder des entrevues à la Taverne Alexandre. Qui sait mieux qu'un fidèle lecteur de la Bible qu'une bonne histoire vaut parfois plus qu'une histoire vraie? Ne vient-il pas il y a quelques secondes d'emprunter ma flûte de bière Clamato le temps de la photo, même s'il n'a jamais bu de bière de sa vie? «Ça va mieux paraître qu'avec mon Perrier!»
Le pape à Rock Forest?
Je parle du «personnage du curé Jolicoeur», je ne voudrais surtout pas laisser entendre que l'ouverture d'esprit du prêtre de 65 ans tient de la posture, n'est qu'un costume. Fidèle à son légendaire franc-parler, Robert ne se défilera pas face aux sujets épineux que je déballerai sur la table de la taverne, comme il ne s'était pas défilé quand à 14 ans, dans une classe de catéchèse de l'école secondaire d'Asbestos, l'auteur de ses lignes l'avait mitraillé d'insolentes questions sur les indéfendables déclarations du pape Jean-Paul II concernant le port du condom. Questions auxquelles le prêtre avait répondu sans rouspéter et sans ménager le défunt Saint-Père. Mais pour l'instant, voici que treize ans plus tard, le même gars se réjouit avec le même curé Jolicoeur de la virulente critique du capitalisme financier dont se fendait récemment un étonnant pape François en évoquant «une nouvelle tyrannie invisible.»
«Je ne pensais jamais entendre ça de mon vivant de la part d'un pape. J'ai l'impression en toute humilité qu'il est venu depuis 12 ans à l'église Saint-Roch, parce qu'il pense presque exactement ce que je pense. Ça me fait plaisir de l'entendre rappeler aux prêtres qu'ils sont là pour servir, pas pour être servis, de l'entendre répéter que Jésus n'excluait personne. À propos des personnes divorcées ou homosexuelles, il dit: "Qui suis-je pour les juger? Qu'ils se contentent de faire le bien et quand ils arriveront au ciel, on fera bien un compromis."»
Pas un perroquet
«Ça va peut-être vous paraître curieux, mais je trouve que la Charte des valeurs, c'est excellent», répond le curé Jolicoeur quand je renoue avec ma douce insolence pour lui demander ce qu'il pense du controversé projet du ministre Drainville.
«Moi, je n'ai pas besoin de signe ostentatoire pour montrer que je suis un disciple de Jésus. Ma croix, je ne la porte pas autour de mon cou, je la porte sur mes épaules avec dignité. Je n'ai jamais porté de collet romain. L'Église catholique romaine, elle est tatouée sur mon coeur. Je sais qu'elle n'est pas parfaite, elle a fait des erreurs, mais elle a fait trop de bien pour qu'on n'en dise que du mal. Je pense que dans la société québécoise, la religion aura toujours une place, mais ce que je trouve important avec cette Charte, c'est d'affirmer l'égalité de la femme et de l'homme. Dans l'Église, on s'est privé de belles vocations en n'acceptant pas que les femmes puissent accéder à la prêtrise. Je suis d'accord avec 90% du projet de Charte. Je trouve ça normal qu'il y ait des gens bousculés, mais je me fie sur l'intelligence de nos dirigeants pour prendre les bonnes décisions.»
Ne vous placez-vous pas en porte-à-faux avec vos patrons en prenant une telle position sur la place des femmes dans l'Église? «Je ne suis pas devenu prêtre pour être le perroquet des idées de la hiérarchie. Je tiens à dire ce que je pense.»
Rebelle, rebelle
Après 12 ans de service comme curé de la paroisse Saint-Roch à Rock Forest, Robert Jolicoeur n'entend pas solliciter un nouveau mandat le 31 juillet prochain. «À moins que mon évêque me dise qu'il a encore besoin de moi, je me retire pour de bon.»
Aurez-vous été un prêtre rebelle? «Je ne me définis pas comme un prêtre rebelle, mais il y a des gens, effectivement, qui me décrivent comme un prêtre rebelle. Moi, je suis d'abord un passionné de Jésus.» Sa voix craque sous l'émotion. C'est la différence entre le curé Jolicoeur d'avant la fouille en skateboard et celui qui est assis devant moi. Il y a une petite fêlure dans l'armure de cet homme qui aura toujours camouflé sa propre vulnérabilité derrière une empathie de tous les instants.
«Cette passion pour le Jésus de l'Évangile m'a donné bien des audaces et m'a peut-être fait passer pour un rebelle, mais Jésus lui-même passait pour rebelle. Mon amour de Jésus a fait en sorte que je les ai aimés les exclus, les marginaux et les petits. J'ai toujours cru que les personnes handicapés, les personnes qui ont des problèmes de santé mentale, sont aussi des enfants de Dieu et ont aussi droit au bonheur. Dans ce sens-là, s'il y a des gens qui pensent que j'ai été rebelle, je suis fier.»