Jean-Luc Mongrain débutait sa carrière il y a 40 ans.

Une bière Clamato avec Jean-Luc Mongrain

Jean-Luc Mongrain débutait sa carrière médiatique il y a 40 ans, en 1974, au micro de la défunte station de radio CJRS. Notre collaborateur Dominic Tardif a invité à la Taverne Alexandre le jeune retraité, qui jure n'avoir aucune intention de renouer avec la télé au quotidien.
Quelque chose se passe quand le photographe Jocelyn Riendeau se pointe le bout du nez au milieu de ma conversation avec Jean-Luc Mongrain et braque sa lentille sur ce visage reconnaissable entre tous. L'homme posé avec qui je jasais tranquillement s'allume tout d'un coup, s'électrise dans le geste et dans la voix d'une très théâtrale ampleur, agrippe mes feuilles de notes, donne des coups sur la table, grouille sur sa chaise.
Nous ne sommes soudainement plus à la Taverne Alexandre, nous sommes dans un studio de télé, autour d'un de ses pupitres d'animateur derrière lesquels Jean-Luc Mongrain a passé toute sa vie. J'avais Jean-Luc devant moi depuis une trentaine de minutes, je suis maintenant en présence de Mongrain, le communicateur: yeux exorbités, visage élastique, bras lancés en l'air en signe d'exaspération. Un tabarouette de bon show. Le photographe repart un grand sourire de satisfaction aux lèvres.
Il y a quarante ans cette année que Jean-Luc Mongrain, après un passage sur les bancs de la Faculté de théologie de l'Université de Sherbrooke et une courte tentative en tant que professeur de sciences religieuses dans une école secondaire, débutait sa carrière médiatique à CJRS.
Jean-Luc Mongrain, l'orateur populaire, mais pas populiste, colérique mais pas grossier, parfois cinglant mais jamais méprisant, était déjà en germe sur les ondes de la défunte station de radio sherbrookoise, où de petits moyens le contraignent alors à inventer le genre d'animateur mélangeant nouvelles, commentaire, caricature et réflexion, qu'il fignolerait quelques années plus tard à la télé.
«C'était la beauté des médias régionaux, il fallait tout faire, se rappelle-t-il. J'écrivais des textes, j'allais sur le terrain, je racontais la nouvelle. Ça me fait rire quand on dit aujourd'hui: "Maintenant, il faut raconter l'information." C'est que je faisais d'une certaine manière à CJRS, c'est ce que j'ai fait pendant dix ans à TQS, de la nouvelle commentée. Je ne comprends pas qu'un lecteur de nouvelles, sous prétexte d'objectivité, n'ait pas plus d'émotions lorsqu'il parle d'enfants maltraités que lorsqu'il parle d'un sac de vidange éventré répandu sur la 55. Moi, je ne crois pas à l'objectivité, c'est un leurre. Je crois à l'honnêteté intellectuelle, à la juste part des différentes opinions. Mais les gens nous connaissent, savent qui on est, on ne peut pas tout leur cacher.»
On le connaît, oui, le Jean-Luc des grandes années de Mongrain de sel. Après avoir fondé un certain journal La Nouvelle en 1982, Mongrain passait à la télé et forgeait ce personnage haut en couleurs, dont on reconnaît encore l'influence aujourd'hui partout dans le paysage médiatique.
Parce qu'il y a un peu de Mongrain chez le bon mononcle Denis Lévesque, chez les chiens enragés de Radio X, chez le juge autoproclamé Paul Arcand, bien que sans la palpable culture, sans l'intelligence, sans le côté gentleman. Un extrait d'une ligne ouverte qui refait souvent surface sur les réseaux sociaux montre un Mongrain rabrouant poliment, bien que fermement, une auditrice pour qui les problèmes d'emploi que le Québec affrontait alors devaient être portés au compte des immigrants «voleurs de job».
Comment l'homme est-il parvenu à éviter l'écueil du populisme? «C'est un danger que je ne connais pas. L'ignorance est un terreau propice à la naissance des préjugés. Alors, j'ai toujours essayé avec mes commentaires d'éloigner un petit peu les gens de ces préjugés-là.»
Dans un paysage médiatique où règnent les ex, Jean-Luc Mongrain ferait aujourd'hui figure d'ovni, tant il a toujours précautionneusement entretenu le mystère autour de ses couleurs politiques. Fédéraliste, souverainiste, à gauche, à droite? Allez savoir. «D'ailleurs, moi non plus, je ne le sais pas», lance-t-il à moitié en boutade devant son smoked meat et sa canette de boisson gazeuse brune (il ne boit pas de bière).
Vous êtes dans le doute, donc? «Avec la formation que j'ai reçue [en théologie], j'ai appris que le doute nourrit la foi. Si je te prouvais demain que Dieu existe, tu n'aurais plus le choix d'y croire ou de ne pas y croire. Et le doute, c'est extraordinaire, parce que c'est le lieu de l'exercice des libertés.»
Histoire de pantoufles
S'il a toujours évité d'exalter les passions de ses téléspectateurs en jetant de l'huile sur le feu des idées reçues, Jean-Luc Mongrain n'a jamais hésité à embrasser en mode burlesque l'absurdité des situations que l'actualité faisait atterrir sur son bureau.
Je lui demande de m'emmener dans les coulisses du mythique segment portant sur l'organigramme du Ministère de l'éducation et la liste de fournitures scolaires, tirade d'anthologie dont il se fendait il y a quelques années à LCN avec, aux pieds, des pantoufles fluo.
«Je n'improvise que rarement. La meilleure improvisation, c'est celle qui est préparée. Dans ma tête, je commence à me faire une idée sur un sujet au début de la journée, à chercher un angle d'attaque. Je me demande quelle est la face cachée de ce sujet et ensuite, je me nourris de tous les préjugés que peut susciter le sujet pour bâtir dans ma tête un plan de questions selon les invités que je recevrai. Après, je ferme les livres et je plaide l'ignorance. Je ne profite pas des questions pour montrer au public ma maîtrise du sujet comme certains interviewers.»
Mais les pantoufles? Parlez-moi de la tirade des pantoufles! «Les pantoufles, ce n'était pas préparé avec l'équipe. Et tu remarqueras bien, je dois dire aux cameramen de me suivre quand je me mets à quatre pattes. Le réalisateur n'était pas au courant. J'étais allé chercher les pantoufles au costumier du sous-sol de TVA et je les avais cachées en dessous de mon bureau. Tout le monde se demandait ce que je faisais. Je savais, parce que je connais les médias, que ça attirerait l'attention. Certains disent que je fais un show, moi je préfère parler de théâtralité. Un bon pédagogue doit toujours trouver le moyen d'attirer l'attention de ses étudiants.»
Une feuille de papier et un stylo-feutre
Il y a l'hilarité que l'on suscite volontairement, pour surligner au crayon gras l'absurdité d'une situation, et l'humour involontaire que créait récemment TVA en transformant son bulletin de nouvelles de 22 heures en mauvais théâtre d'objets. Une perspective que l'on pourrait se contenter de trouver absolument pissante, si elle n'en disait pas aussi long sur le désarroi des médias traditionnels, en proie à une profonde crise d'identité. Les médias se cherchent-ils trop, monsieur Mongrain?
«Oui, ils se cherchent trop, parce qu'ils ont le complexe de ne pas être ce qui est en train d'émerger, comme le vieux qui essaie de se déguiser en jeune pour avoir l'air au goût du jour. Ils sont un peu comme Bell Canada qui, pendant un bon moment, n'avait pas besoin de se forcer, parce que la compagnie n'avait pas de concurrent. Sauf que, oups, d'autres outils et d'autres plateformes sont arrivés. Il n'y a pas une émission de télévision qui ne t'envoie pas sur son site Internet, sur Twitter, sur Facebook. Mais où sont nos puristes?» demande-t-il, comme étonné que personne ne se rende compte qu'il y a quelque chose de contreproductif dans cette idée de diriger les téléspectateurs sur Internet alors qu'on devrait tout faire pour les garder derrière la machine à images.
«Moi je dis: "Laissez faire les décors, laissez faire les formats. Contentez-vous de faire une bonne communication et de véritablement parler aux gens." Tu vas voir que la tapisserie ne comptera plus. Je regarde ce qui se fait présentement, on se demande s'il faut utiliser un grand écran, un petit écran, un moyen écran pour illustrer des sujets. Une feuille de papier et un stylo-feutre, ça fait le travail.» Quand le gars qui les tient s'appelle Mongrain, du moins.