Hugo Dubé: «Claudio, c'était un beau risque pour les gars de Série noire, un beau risque pour Radio-Canada et un beau risque pour moi.»

Une bière Clamato avec Hugo Dubé

Hugo Dubé interprétait cet hiver dans la géniale Série noire Claudio Brodeur, un des personnages les plus improbables de sa carrière. À quelques jours de la diffusion du dernier épisode de la saison, qui sera présenté lundi prochain, 21h, à la télé de Radio-Canada, notre collaborateur Dominic Tardif est allé boire une bière Clamato avec l'acteur d'origine sherbrookoise.
Pour le dire crûment, j'étais en beau tabarouette quand Hugo Dubé s'est profilé dans l'arrière-arrière-plan d'une scène du premier ou deuxième épisode de la meilleure télésérie québécoise depuis Les Invincibles, Série noire. Pas que je n'aime pas le gars, tout le contraire, j'adore le comédien d'origine sherbrookoise, membre d'une foule un peu trop grande de visages certes familiers, mais que l'on voit trop rarement à mon goût au petit écran. La dernière fois qu'il s'était matérialisé dans ma boîte à images, Hugo Dubé incarnait Claude L'Espérance, patriarche de la smala L'Espérance-Laporte-Carpentier dans la surréaliste (et bientôt culte) émission pour préadolescents Ramdam. Ma mère me signale «qu'il faisait vraiment un bon joueur compulsif dans Providence», et je n'ai aucune difficulté à la croire sur parole. Mais quoi qu'il en soit, Hugo Dubé n'est pas Claude Legault, la surexposition ne le guette pas exactement. J'étais en beau tabarouette qu'on lui confie un rôle qui s'annonçait mineur.«Tu vois, ta réaction, c'est exactement ce que Jean-François Rivard, le réalisateur, voulait. Il voulait qu'au début, on croit que je suis là juste pour ouvrir des portes, que je sois perçu presque comme un figurant», me raconte entre deux gorgés de bière Clamato un Hugo Dubé sapé exactement comme Claudio Brodeur: tuque noire, veston noir, pantalon noir et verres fumés accrochés à la boutonnière de sa chemise...noire.
Fidèle abonné au doute, Hugo Dubé avait d'abord cru que Rivard faisait erreur sur la personne en lui demandant d'enfiler les sombres habits de ce personnage pour le moins complexe, toujours sous le point de laisser déferler sa rage, amoureux éperdu d'un gynécologue spermophobe (interprété par Martin Drainville), numéro deux d'une organisation de proxénètes homosexuels (le East Gay Gang), dur à cuire proverbialement vulnérable qui distribue une aussi généreuse ration de claques sur la gueule que de répliques truculentes («À la Saint-Valentin, on se met en bédaine.») «J'ai lu le scénario, j'ai appelé Jean-François, avec qui j'avais tourné une publicité il y a plusieurs années, et je lui ai dit: "Je pense que tu te trompes d'acteur." Il m'a dit qu'il ne se trompait pas, que Claudio était d'abord un troisième rôle et qu'il avait décidé de donner une plus grande importance au personnage en pensant à moi.»
Levons donc notre flûte de bière Clamato à Jean-François Rivard et à son partenaire François Letourneau, ainsi qu'à tous les scénaristes audacieux en possession d'une édition selon toute vraisemblance assez rare du bottin de l'Union des artistes ne contenant pas que dix noms. Tu trouves, Hugo, que le talent des comédiens québécois est sous-exploité? «Tout le monde est étonné que Guy Nadon soit aussi drôle dans Série noire. Pas moi. En général, un bon acteur, bien dirigé, avec un bon texte entre les mains, est capable d'être bon dans tous les registres.»
Mais pourquoi te voit-on si peu, toi? «Je ne sais pas. J'ai pourtant le meilleur agent à Montréal. J'imagine que ça a beaucoup à voir avec les circonstances. Il faut se battre pour ne pas se faire mettre dans une case. Il y aussi que les organismes subventionnaires sont plus sensibles à un projet si des gros noms y sont associés. Claudio, c'était un beau risque pour les gars de Série noire, un beau risque pour Radio-Canada et un beau risque pour moi. J'espère qu'il y en a d'autres qui vont surfer sur ce risque-là.»
Des coups de brique d'anthologie
Que Hugo Dubé ne soit pas davantage sollicité attriste et étonne, d'autant plus que l'acteur livrait une prodigieuse performance dès sa première présence importante au grand écran dans Octobre de Pierre Falardeau, thriller politique étonnamment haletant compte tenu de la nature historique des événements qu'il relate. Une scène particulièrement dure du film, qui célèbre cette année ses vingt ans de parution, voit le Paul Rose qu'incarne Dubé s'infliger des coups de brique afin de modifier la physionomie de son visage, rien de moins qu'un moment d'anthologie du cinéma québécois.
«Je revenais d'une laryngite. On m'avait donné quatre jours de congé. J'étais affaibli, mais j'étais dans l'effervescence de tourner avec Falardeau et de toucher à un morceau d'histoire de l'ampleur de la crise d'octobre. Comme jeune acteur, tu es prêt à t'ouvrir les veines dans ce temps-là. Quand on a tourné la scène de la brique, je me frappais fort à tel point qu'Alain Dostie, le directeur photo, m'a dit: "Heille, fais attention, tu vas te faire mal". Je ne sentais rien.»
Les souvenirs qu'il garde du regretté réalisateur? «Je l'appelais Federico Falardeau sur le plateau. C'est le gars avec qui j'ai le plus ri. Il fallait évacuer la tension. Je me rappelle qu'avant le début du tournage, j'avais été éjecté du casting par la production et que j'avais appelé Pierre pour lui dire que je voulais absolument le rôle. Il m'avait répondu: "Inquiète-toi pas le jeune, je ne prendrai personne d'autre que toi."»
La faute à Avard
«Veux-tu que je te dise pourquoi tu aimais ça?» me demande Hugo Dubé. Je viens de lui avouer du bout des lèvres que j'ai religieusement regardé Ramdam en compagnie de mon coloc pendant tout mon cégep. Oui, Hugo, j'aimerais bien que tu m'expliques pourquoi je n'ai pas raté un épisode d'une série qui s'adressait à des préadolescents.
«C'est la faute à Francois Avard, qui a écrit 100 shows. François Avard et Luc Déry, un autre auteur, c'était des gars fuckés, dans le bon sens du terme, qui défiaient tout le temps Télé-Québec. Pour un créateur, déjouer la censure, c'est jouissif. Je suis sûr que tu as moins aimé les dernières années.»
J'ai effectivement vécu une sérieuse crise de foi quand un personnage prénommé Gary-Bob (sérieux, Gary-Bob?) a fait son entrée dans le décor en carton-pâte.
«Avard venait de quitter à peu près à ce moment-là. Je l'ai senti. En tout respect pour les autres scénaristes, la partie éducation prenait une trop grande place. Je le disais moi-même: "On peut-tu les divertir, les jeunes? " Quand je vois les apartés et les mises en abyme du genre de Ramdam dans Les beaux malaises, je me dis: "Ça, c'est du Avard."»
«Sortir de sa zone de confort, c'est important», me lancera Hugo Dubé, peu avant d'avaler sa dernière gorgée de bière Clamato, en évoquant les conférences sur la créativité qu'il donne depuis 1998. «Rester dans sa zone de confort, c'est comme passer trop de temps dans un spa, tu finis par ratatiner. À un moment donné, tu veux te rouler dans la neige. Tu disais tantôt qu'on ne me voit pas assez. J'espère que dans quelques années tu trouves qu'on me voit trop.» C'est tout ce qu'on se souhaite.