Le baseball, c'est une histoire de culture, mais aussi une histoire de famille comme celle de Michel Nareau et son fils.

Une américaine manière de se parler

Que peuvent nous dire le baseball et ses représentations romanesques au sujet des Amériques? Beaucoup, beaucoup de choses, répond Michel Nareau dans son essai Double jeu : baseball et littératures américaines.
Pour Michel Nareau, le baseball, c'est d'abord les parties qu'il disputait enfant, accroupi derrière le marbre, engoncé dans son plastron de receveur. C'est aussi, surtout, la voix de Jacques Doucet, qui narrait sur la bande AM les matchs de Nos Amours comme on raconte de grandes conquêtes. « Il a une des voix les plus agréables que j'ai entendues dans ma vie. Il avait un rythme et une façon de décrire le match qui m'ont captivé. »
Le jeune homme se plonge dès lors le nez dans la section consacrée aux statistiques du journal. « Au hockey, on sait qui a marqué les buts, qui a écopé d'une pénalité, mais le flot du match, la manière continue dont la rondelle se déplace, on ne le sait pas. Au baseball, chaque action est comptabilisée, le sommaire est super complet, ce qui a beaucoup stimulé mon imagination. J'essayais de raconter le match dans le détail à mon père seulement à partir du sommaire. »
Il n'y avait qu'un pas entre ces comptes-rendus à moitié fabulés et la littérature, que l'universitaire franchira au moment de s'atteler à sa thèse de doctorat. Repris en 2012 au Quartanier sous le titre Double jeu : baseball et littératures américaines, les travaux de Nareau observent les identités américaines par la lorgnette du baseball et de la place que le passe-temps national de nos voisins du sud occupe dans huit romans américains (à entendre au sens continental), signés autant par les États-Uniens Philip Roth et Don DeLillo, que par le Cubain Leonardo Padura Fuentes, le Canadien William Patrick Kinsella, le Québécois Alain Denis et le Portoricain Edgardo Rodríguez Juliá.
« Les sports sont des moyens de résoudre des contradictions et j'ai essayé de voir comment on essaie de résoudre des problèmes collectifs qui nous apparaissent insolubles à travers les matchs de baseball, explique le chercheur associé à Figura UQAM. Les trois problèmes qui m'apparaissent centraux dans les identités américaines, ce sont les questions de l'espace, du temps et de la référence. »
Au sujet de la référence : « Les Amériques sont d'abord fondées sur des cultures empruntées aux métropoles européennes. L'enjeu de toutes les cultures, c'est de se donner une référence qui fait en sorte qu'on est capable de se parler, de créer, de se comprendre. Le baseball a vraiment cette fonction-là sur le continent américain. Le baseball crée un cadre référentiel commun. C'est comme une manière de se parler. » Par-delà la barrière des langues.
Good eye!
Si le baseball est depuis plus d'un siècle un terreau fertile pour la littérature états-unienne, les écrivains québécois tardent à emboîter le pas à cette tradition. Michel Nareau évoque un petit corpus, essentiellement composé du classique Un été sans point ni coup sûr de Marc Robitaille, du très borgésien Projet Syracuse de Georges Desmeules, des romans de David Homel ainsi des quelques truculentes scènes de baseball que contient Les Plouffe de Roger Lemelin.
Le site web Poème sale faisait paraître en 2012 la série de textes Good eye!, courtes fictions inédites inspirées par le baseball et signées par les membres d'une ligue regroupant essentiellement des littéraires, dont les écrivains Samuel Archibald, Daniel Grenier, Laurence Gough et William S. Messier, qui enfilent chaque semaine leur chandail des Martres du Centre-Sud ou des Louis-Ferdinand-Céline-Dion de Rosemont lors de parties tout aussi féroces qu'amicales.
« C'est un plaisir inégalable que de se retrouver sur un terrain de balle, dans le gazon, avec une bière », assure Nareau, porte-couleurs des Louis-Ferdinand-Céline-Dion. On ne peut quand même pas passer tout l'été le nez dans ses livres.