Steve Hill, en observant Dominic Tardif: «Ça donc ben l'air tough jouer de la guitare.»

Un cours de guitare avec Steve Hill

Le journalisme, c'est pas mal, mais certainement pas aussi grisant que la guitare. Notre collaborateur Dominic Tardif, complet néophyte en la matière, a demandé à Steve Hill de lui donner un cours.
«Sur la guitare, le plus important, c'est de savoir faire un mi. Tu vas placer ton deuxième doigt sur la cinquième corde, ton troisième doigt sur la quatrième corde et ton premier doigt sur la troisième corde, première frette.»Comme ça?
«Non, ton troisième doigt sur la quatrième corde.»
Comme ça?
«Ouais, c'est beau. Vas-y.»
...glinnn...ing...gggg....
«Pèse plus fort sur les cordes.»
GLING!
«Bon ben là, tu sais faire un mi.»
Me voici chez Steve Hill, dans sa maison du Vieux-Longueuil. Rien de trop beau pour la classe journalistique: j'ai demandé au meilleur guitariste de la province de me donner mon premier cours de guitare à vie.
J'ai entre les mains la Stratocaster rouge que le musicien s'est procuré spécialement pour accompagner Jean Leloup lors du spectacle catastrophe du Colisée de Québec en 2008. Steve gratte une Strat blanche. Deux guitares qu'il vient tout juste de décrocher du mur de sa cuisine. «Ce sont des guitares dont je ne joue pas vraiment. C'est de la décoration. Ma blonde trouve que ça fitte avec les rideaux.»
Et je devrai apprendre à la dure, sans pick. Steve a renié le petit bout de plastique il y a déjà plusieurs années et n'utilise plus que ses doigts, ce qui singularise considérablement son style. Difficile baptême du feu pour le total néophyte que je suis.
Parce qu'on n'échafaude pas une carrière autour d'un seul accord (il faut au moins en maîtriser deux), Steve entreprend de m'apprendre à jouer un la, une tâche dont je parviens à m'acquitter péniblement en positionnant sur le manche les doigts de ma main gauche à l'aide de ma main droite. J'affiche l'aisance d'un grabataire rongé par l'arthrite qui auditionnerait pour un poste de contorsionniste au Cirque du Soleil.
«Avec un la et un mi, tu peux faire toutes les tounes de Bo Diddley. Tu peux faire Not fade away.» Steve joue un bout du tube des Stones, riff d'une simplicité désarmante, que je tente d'imiter dans une débâcle de mouvements gourds et de bruits sourds. Mes doigts calcifiés parviendraient sans doute à arracher un son plus mélodieux à une râpe à fromage qu'à la Strat qui repose sur mes cuisses.
Mais il y a de l'espoir m'assure Steve - merci mon chum - dans la mesure où le guitariste qui marque les esprits est celui qui parvient à paver un chemin entre son âme et ses mains, entre son coeur et ses doigts. «Le but, c'est d'exprimer sa propre voix. Les bons guitaristes, on les aime parce qu'il sonne comme personne d'autre. Être capable d'aller vite, n'importe quel clown qui pratique peut y arriver», insiste-t-il en tirant une bouffée de sa cigarette.
Anecdote révélatrice: «En 1997, j'ai fait un show au Medley avec Hubert Sumlin, le guitariste de Howlin' Wolf [pape du blues de Chicago]. Il faisait la tournée tout seul et le producteur de la place trouvait un band pour l'accompagner. Je me demandais depuis des années comment il faisait pour avoir ce son de guitare-là. Il avait quelque chose de ben spécial. Sur toutes les photos que je voyais, il n'avait jamais la même guitare, jamais le même ampli, je ne comprenais pas comment il faisait pour toujours sonner de même.»
«Il arrive au Medley, son gérant me donne la guitare de Hubert, me demande de l'accorder et d'ajuster l'ampli. Hubert est pas ben bon avec ça, qu'il me dit. Je sors la guitare, c'était une patente cheap à 250$. Son ampli, un Fender Twin, un modèle que j'haïs. Puis Hubert se met à jouer là-dessus et c'était exactement le même son que sur les disques. Le son, c'est dans les doigts, c'est dans la personnalité. Tu pourrais donner une planche avec des cordes à ces gars-là et ça sonnerait.»
Travail de moine, travail d'épure
S'il dit être aujourd'hui capable de ne pas toucher à une guitare pendant des semaines («Quand je reviens de tournée, j'ai mal aux doigts»), Steve Hill a longtemps passé plus de six à sept heures par jour à polir son jeu, à suer sang et eau dans le trou de sa guitare.
Il n'est pas rare encore aujourd'hui qu'il se débatte avec une seule série de notes jusqu'à ce qu'il la tienne bien en bride. Il me joue un enchaînement en apparence banal. «Tu vois, j'ai dû passer deux mois là-dessus. Ma blonde n'était plus capable de m'entendre. Dans ces moments-là, quand tu pratiques, il faut que tu plonges loin à quelque part en dedans. C'est une question de concentration; tu te fermes les yeux et tu travailles le son. Je peux jouer la même note pendant des heures juste pour trouver le bon vibrato.»
Travail de moine, donc, que celui du guitariste. Travail d'épure aussi, explique Steve. «B.B. King, on pense qu'il fait tout le temps les mêmes trois passes, mais sur ses premiers disques, il fait ben plus de notes. Sauf qu'à un moment donné, il a décidé d'éliminer de son jeu tout ce qui n'était pas à lui.» Steve joue une lick à la T-Bone Walker. «B.B. King, tu ne l'entends plus jamais faire ça, parce que ça appartient à T-Bone Walker.»
«Quand je réécoute mes vieux enregistrements, poursuit-il, je m'entends faire une passe d'un tel et une passe d'un tel, je vole des bribes à tout le monde. Et il y a des petits bouts où c'est vraiment moi. Je me suis moi aussi un jour mis à enlever tout ce qui ne m'appartenait pas.» Une éternelle quête d'authenticité audible tout au long des deux volumes de Solo Recordings, son escapade en solitaire inauguré en 2012.
Steve Hill possède aujourd'hui ce qu'on peut appeler son propre son, parce qu'il a expurgé de son jeu tous les emprunts, mais surtout parce qu'il écrit plus que jamais de bonnes chansons, dégagées de toutes les tyranniques influences qui réduisaient ses précédents albums à de (très électrisants) exercices de style.
Le guitar hero s'est doublé d'un auteur-compositeur presque aussi doué et d'un chanteur capable de sonder les profondeurs du coeur grâce à cette voix caverneuse, sculptée par le temps et quelques gorgées d'alcool, qui est désormais la sienne. En termes sportifs: Steve Hill était un joueur d'unités spéciales, il est devenu un joueur de concession.
«Bon je pourrais te montrer à jouer du Jimmy Reed.» Steve plaque quelques accords. Je tente de l'imiter et entends aussitôt mes fantasmes de rock star prendre leurs jambes à leur cou.
«Ça donc ben l'air tough jouer de la guitare!» s'exclame un Steve hilare en m'observant lutter.
On part en tournée, mon chum? «Moi, si j'étais toi, je garderais ma job.»
«It's a long road, such a long road, to the top of the hill», chantait un certain sage.
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Steve Hill présente son spectacle solo en programme double avec le Paul Deslauriers Band jeudi 10 juillet à 20h sur la Grande scène extérieure du Sherblues & Folk.