Bernard Riche a recruté au sein de son trio deux bonzes du jazz québécois, Frédéric Alarie et François Bourassa.

Un batteur parmi tant d'autres?

À l'aube de la parution de Double Je, premier album du Bernard Riche Trio, son leader et compositeur fait voler en éclats les clichés qui collent à la peau des batteurs.
La tentation est forte, quand vient le temps de décrire la façon qu'a Bernard Riche d'envisager avec la sensibilité d'un orfèvre son rôle de batteur, d'écrire qu'il joue de son instrument comme un pianiste ou un trompettiste joue de son instrument. Une manière un brin poltronne de ne pas carrément écrire, tant qu'à donner dans le cliché: Bernard Riche joue avec la sensibilité d'un «véritable musicien», contrairement à la vaste majorité des propriétaires de baguettes qui, vous savez, se contente de tenir le rythme.
«Il y a une vieille blague qui dit: "Un quintette, c'est quatre musiciens et un batteur." On dit: les batteurs, ça ne sait pas lire la musique, ça sait encore moins composer. Ce qui est faux, bien sûr.»
La tentation est forte, disions-nous, d'écrire que Bernard Riche joue de la batterie avec la sensibilité d'un pianiste ou d'un trompettiste, un précipice dans lequel nous nous garderons bien de tomber, parce qu'il serait foncièrement réducteur d'ainsi sous-entendre que les batteurs de pointe qui, comme Riche, veulent faire éclater le moule, ne sont plus des batteurs. Bernard Riche joue de la batterie comme un batteur, oui, à la nuance près qu'il compte au Québec parmi les esprits les plus inventifs à opérer depuis l'arrière des tambours.
L'Asbestrien d'origine française prenait la jazzosphère de court en 2005 grâce à L'Akoustik, enregistré de l'autre côté de la mare avec le contrebassiste François Méchali, un album étonnamment bien accueilli par la critique, malgré son aspect «un peu conceptuel» (de l'aveu de Riche).
Sa réputation désormais bien assise, le batteur-compositeur s'adjoint pour Double Je, premier album portant la signature du Bernard Riche Trio, les services de deux bonzes du jazz québécois, le contrebassiste Frédéric Alarie et le pianiste François Bourassa, «des musiciens hors pair qui injectent à mes pièces une magie que je n'aurais même pas osé imaginer». Une formation plus classique pour un album de facture plus traditionnelle, dans la mesure où Bernard Riche n'a d'autre ligne de conduite que de se foutre des conventions.
Se foutre des conventions en menant la destinée de son propre ensemble, ce que s'autorisent peu de batteurs au Québec, et en osant signer de sa main de compositeur chacun des titres (minus un standard d'Antonio Carlos Jobim) de ce Double Je.
«Tout le monde me demande: "Qu'est-ce que ça veut dire ton titre?"» reconnaît-il en surjouant l'accent québécois avant de laisser échapper un grand éclat de rire. «Il faut entendre dans Double je, double jeu, comme le prononcent les Français. Le double jeu, c'est le rôle que je tiens comme batteur et le rôle que je tiens comme compositeur.»
Au fait, comment un batteur parvient-il concrètement à composer? «Habituellement, je chante pendant quelques jours une mélodie, puis je m'installe au piano, un instrument que je ne maîtrise pas complètement, pour la transposer, et j'essaie de l'harmoniser de la manière que je peux. Je compose...avec mes forces et mes faiblesses!»Une importante question un peu conne
«Ma rencontre avec Daniel Humair a été marquante», se rappelle Bernard Riche lorsqu'on lui demande d'isoler le moment où il a compris que son esprit créatif ne pourrait éternellement se contenter de simplement accompagner les autres.
«J'étais kid, j'avais 15 ou 16 ans et j'ai eu la chance de lui parler pendant quoi, 15 minutes, dans un club de Paris où il jouait. La conversation a été succincte, mais précise. Je lui avais dit: "Comment faites-vous pour composer?" Ma question était somme toute super conne, mais je savais que je m'en voudrais si je ne la posais pas. Il m'avait expliqué comment il procédait et c'est encore comme ça que je procède. Ce n'était pas la Sainte Bible, ce n'était pas le Graal, mais c'était proche que de pouvoir discuter avec cette figure emblématique de la batterie et du jazz.»
À l'instar de Humair, qui a toujours refusé de confiner sa créativité aux tambours et aux cymbales (le monsieur mène une brillante carrière de peintre), Riche enjoint ses frères de peaux à sauter dans l'arène de la composition et de la création tous azimuts. «J'aimerais que les batteurs soient audacieux. Cet esprit réducteur voulant qu'un batteur ne tient qu'un rôle rythmique, c'est un peu dérangeant.»
En termes d'audace, Bernard Riche plaide par l'exemple: après avoir présenté en 2012 son propre concerto pour batterie flanqué de l'Orchestre métropolitain sur la prestigieuse scène de la Maison symphonique de Montréal, le batteur planche actuellement avec son ami Thierry Pilote sur une oeuvre symphonique pour choeur, orchestre et trio jazz inspiré du De Musica de Saint-Augustin. Rien que ça.
À retenir
Lancement de Double Je
Samedi 1er février à 20h
Centre d'art de Richmond