Deux spécimens aux cheveux longs: Bertrand Gosselin et Jim Corcoran, dans les années 70.

Un après-midi avec Jim Corcoran

Que devient Jim Corcoran, un des plus précieux cadeaux qu'a offert Sherbrooke au Québec? Dominic Tardif est allé prendre des nouvelles de ce grand de la chanson le week-end dernier au parc La Fontaine.
«Qu'est-ce que t'en dirais si on se rejoignait au parc La Fontaine? Il y a un festival haïtien, j'aimerais voir ça un peu.»C'est Jim Corcoran qui parle à l'autre bout du fil. Jim Corcoran qui, à 65 ans, affiche toujours une inextinguible curiosité que l'on associerait plus spontanément à un homme de 40 ans son cadet. Bien sûr Jim, ben oui Jim, allons jeter un oeil à ce festival haïtien.
Dans sa légendaire modestie, le Sherbrookois d'origine attribue cette éternelle soif au mandat de l'émission À propos qu'il anime depuis plus de 25 ans sur les ondes de la radio de CBC, une lumineuse fenêtre ouverte sur le grand vent de la chanson québécoise dans le but de décoiffer l'auditoire anglo.
«C'est pour ça que je ne vis pas avec ma blonde. Je suis un boulimique de musique», raconte-t-il pendant que sur la scène, derrière la table de pique-nique que nous avons élue à l'ombre, un percussionniste martèle ses congas. «Elle me demande parfois: "Est-ce que tu écoutes ça par plaisir ou par obligation?" Je donne toujours au moins trois chances à un disque. Je suis toujours en train d'acheter des magazines musicaux: Uncut, Mojo, Les Inrockuptibles. J'en écoute tellement, je deviens parfois étourdi. Dans ce temps-là, je viens ici pour m'aérer les idées.»
Vous voulez en entendre une drôle? En janvier dernier, au moment de préparer un dossier sur le sexe pour ce merveilleux journal, j'avais eu l'idée de tendre une perche au grand mélomane qu'est Jim et de lui solliciter des suggestions de disques à glisser dans le lecteur lors de moments intimes (clin d'oeil, clin d'oeil).
Son amusante réponse: «Je voudrais bien t'aider Dominic, mais je n'écoute pas de musique dans ces moments-là. Je suis incapable de ne pas me concentrer sur la musique. Il y a des filles qui m'ont déjà reproché de ne pas me consacrer complètement à ce que je faisais quand il y avait de la musique.»
Un kick sur Joan Baez
Un peu de psychanalyse à la gomme: et si Jim Corcoran pourchassait depuis l'adolescence le frissonnant émoi du premier concert auquel il a assisté? En 1964, en exil à Boston pour étudier au petit séminaire, le jeune Jim voit sur scène Richie Havens et Joan Baez. Grand choc.
«J'avais un kick sur Joan Baez. Je la trouvais tellement sexy. Oh my god! Et pour la première fois de ma vie, j'ai entendu quelqu'un dire: "I wrote this song." Je n'avais jamais pensé que les chansons étaient composées par quelqu'un. Je m'imaginais que ça appartenait à un catalogue qui venait de je ne sais pas trop où. J'étais secoué.»
Pendant des années, Jim Corcoran écrit des chansons qui ne quittent pas l'intimité des quatre murs de sa chambre. Quelques reprises interprétées pendant un party étudiant à l'Université Bishop's débouchent sur un autre spectacle puis à un autre spectacle puis sur la genèse d'une carrière.
«Je travaillais pour National Wallpaper and Paints à Sherbrooke. On posait des tapis industriels la nuit et j'allais à mes cours de philo le lendemain complètement buzzé par l'odeur de colle. Puis on s'est mis à m'offrir de l'argent pour chanter dans les cafés, je pouvais payer mes études comme ça. Je n'avais jamais pensé faire ça, mais c'était beaucoup plus le fun que les tapis.»
Jim trimballe alors un récital consacré à Leonard Cohen: les trois premiers albums du perdant magnifique chantés intégralement. «Je ne disais pas un mot entre les chansons. Je regardais le plancher. J'aimais la sensualité chez Cohen, j'étais plutôt timide alors je vivais par procuration une sexualité débordante grâce à lui.»
Jim Corcoran me parle du Sherbrooke des années 70; je vois dans ma tête le Greenwich Village du Dylan des années 60. «Il y avait des petits cafés partout sur Wellington. Tu n'avais pas besoin d'annoncer ton spectacle sur Facebook deux mois à l'avance. Je faisais de l'insomnie et quand je ne dormais pas, je prenais ma guitare, je trouvais un café et je jouais.»
Michel Aubin, alors gérant de L'Odyssée sur Laurier, manigance une rencontre entre Jim et Bertrand Gosselin, qui chanteront pour la première fois ensemble sur scène lors d'une nuit de la poésie au Cégep de Sherbrooke. Les tenanciers de cafés et de boîtes à chansons réclament dès lors ensemble ces «deux spécimens aux cheveux longs». Jim Corcoran se mesure à l'écriture en français et signe quelques-unes des plus importants refrains de la décennie 70 avant de se réinventer en tête chercheuse de la pop dans les années 80, une des plus radicales transformations de la chanson québécoise.
Onanisme musical
Le dernier album de Jim Corcoran, Pages blanches, remonte à 2005. Outre sa colossale participation aux Douze hommes rapaillés et quelques collaborations ponctuelles, Jim Corcoran, le créateur, a plutôt déserté le feu des projecteurs.
Explication: «Je dois admettre que je me suis un peu épuisé de la tournée. J'en ai mangé de clubs sandwiches. Il y a une période où tu fais tout pour la première fois puis tout pour la deuxième fois. Retourner faire les mêmes salles pour une énième fois, ce n'est pas pareil que lorsque tu es vierge.»
Il y a aussi que pour Jim Corcoran, la musique n'a jamais cessé d'être ce plaisir solitaire dont il se satisfaisait avant d'être presque traîné de force sur scène. Parlons d'onanisme musical. «Présentement, je suis dans une des ces phases autoérotiques. J'ai beaucoup de fun à jouer de la musique seul à la maison, sans partenaire, ni public. Je ne veux pas partir en tournée pour faire mes greatest hits. Je vais revenir quand je pourrai présenter quelque chose que je n'ai jamais présenté.»
La vraie nature de Djeddhy Duvah
Je ne pouvais être assis à la même table de pique-nique que Jim Corcoran sans lui demander d'éclaircir ce grand mystère qui me taraude parfois jusque dans mon sommeil: mais qui est cette Djeddhy Duvah au nom turbo-saugrenu qu'il invoquait en 1986 dans son succès En chair et en os (Djeddhy Duvah)?
«J'avais écrit le texte et la musique et il y avait un petit bout où je chantais ces mots-là pour remplir, je m'étais dit que j'allais trouver de vraies paroles éventuellement. J'avais fait un amalgame entre le nom de la comédienne Shelley Duval, que j'aimais beaucoup, et celui d'un joueur de hockey, Eddie Shack. C'était une pure invention comme Do Wah Diddy. En attendant, je la chantais comme ça pour des amis. On s'est mis à me la réclamer: "Chante donc Djeddyh Duvah." Je me suis fait prendre.»
Le prochain spectacle de Jim Corcoran? «Alain de Lafontaine [directeur général et artistique du Théâtre Granada] m'a demandé si je referais le spectacle Cohen que je présentais dans le temps. Ce serait peut-être le fun.» Où est la pétition que j'y appose ma signature?