Mao, le soliste.

Tuer le soliste

Le concert pour du mou meuble mes matinées depuis cinq ans déjà. Les flutes s'affutent dès que j'ouvre la porte de ma chambre. De quoi de beau là : des gorges déployées de chats orientaux qui le veulent en cibole leur nanane de la journée. Quand j'ouvre la porte du garde-manger pour prendre la canne de viande à chat, les décibels augmentent pour atteindre leur plein potentiel lorsque je tire sur la goupille de la dite-canne.
Celui qui chante le plus fort, c'est Mao. Majestueux tigre aux oreilles qui touchent le ciel. Parfois, j'arrête le manège une couple de minutes, juste pour l'entendre chanter. Ça le met en rogne : il crinque son ampli à 11. Alors je lole et finis par servir les assiettes en riant.Jamais j'aurais pensé que ce matin-là, je servais pour la dernière fois l'assiette du soliste.
Il avait perdu de son lustre, mon chat de luxe.
On lui avait décelé un problème cardiaque. Une tare de naissance. Mao était le Boris Vian des chats. Adulé, mais au souffle court dont les jours étaient comptés.
Avec les mois, son état s'est dégradé. Jusqu'à cette journée fatidique où mon fils m'a téléphonée au travail pour me dire que Mao était inerte dans la cave, faisant de basses vocalises.
Quand je suis arrivée en catastrophe, j'ai vu le plus triste des spectacles : Mao tout souillé, les deux pattes arrière complètement paralysées, les intestins mourus, me regardait, paniqué, avec la petite patte avant dans les airs comme un appel à l'aide. Ébranlée, j'ai sommé Loulou de m'aider à le transporter chez le vétérinaire.
La ride la plus longue de notre vie.
Le verdict est tombé : un caillot a bousillé votre minou, Madame. Ses pattes sont toutes froides, il n'y a plus de circulation sanguine.
Son dedans est foutu.
Il est foutu.
« Est-ce que je dois envisager l'euthanasie? »
Fortement que m'a dit la vétérinaire.
« Là, là? »
Oui qu'elle m'a dit.
Je sais pas comment on prend des décisions comme ça. Comment la tête, dans un rush d'adrénaline, prend la décision de tuer un être qui fait partie de la famille, un précieux qu'on aime d'amour. Mais elle se prend.
Parce que pour son bien, tsé.
Mon fils fut amené ailleurs alors que je voulais être présente jusqu'à la toute fin, comme pour faire savoir à Mao que je serais là. Mais lâchement, j'étais pas là pantoute puisqu'à cause de moi, il n'est plus.
Même que toute ma vie, j'aurai ça sur la conscience. « J'ai fait pour le mieux » que ma tête me dit. « Tu as fais pour le mieux » que tout le monde me dit, mais reste que c'est difficile en ta sur le moral.
On l'a embrumé fort. Dans mes bras, encoconner dans une couverture blanche, Mao perdait tranquillement la carte sur mes phrases épaisses à la « t'é mon beau grand garçon. Ça va aller mon bébé, ça va aller. »
Ça va aller, c'est la phrase conne que tu dis quand ça va pas aller pantoute.
Elle est entrée, doucement. A pris mon bébé et l'a déposé sur son lit de mort. Une piqure et rapidement, ses yeux se sont vidés de son âme pour toujours. Et moi je chuchotais à son oreille « je t'aime, je t'aime, je m'excuse, je m'excuse » en alternance, en m'étouffant dans mon braillage.
« Son petit coeur s'est arrêté de battre » qu'a dit la vétérinaire au bout de quelques secondes.
Elle est sortie, me laissant seule avec ce qui restait de mon grand Mao, autrefois chef de meute, élu précieux dans le coeur de toute ma petite famille. J'ai fermé ses yeux. Je l'ai enlacé une dernière fois. Ses griffes se sont prises dans mon chandail, me retenant près de lui, comme un dernier babaille.
Y'a des matins comme ça où tu te lèves, où tu écoutes le concert habituel pour du mou, tout en ignorant que quelques heures plus tard, tu auras à prendre la décision cruelle de tuer le soliste.
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Un énorme merci au personnel de la Clinique Vétérinaire de Sherbrooke sur la rue King Est qui a été d'un professionnalisme remarquable et qui a su user d'une compassion véritable devant une mère et son enfant complètement dévastés devant la perte soudaine de son Mao.
Aussi, un énorme merci à ma tante Hélène, là par hasard, qui m'a prise doucement dans ses bras en voyant ma face à l'envers et m'a permis de détremper sa chemise avec mes larmes, avec ma morve, avec inélégance. Hélène, je te paye une caisse de Tide quand tu veux.