Luc Cousineau lance un 18e album, Le gars, là.

Tomber le masque

Le gars, là, c'était le pseudo de Luc Cousineau, jusqu'à ce que la maladie fasse tomber son masque. Rencontre avec un vétéran de la chanson québécoise, qui entend bien s'arracher à l'ombre de la maladie.
Si tout s'était déroulé comme prévu, le nom de Luc Cousineau ne figurerait pas sur son 18e album, pas plus qu'il assurerait aujourd'hui son service après-vente en accordant des entrevues. Mais, comme vous le savez, il n'y a de prévisible dans cette grande aventure communément appelée la vie que son imprévisibilité.
«En sortant du studio, on s'est mis à organiser des séances d'écoute privées avec des gens du milieu de la musique et on s'est rendu compte que lorsqu'on ne mettait pas le nom Luc Cousineau, les réactions étaient différentes», raconte ce vétéran artisan d'une chanson en apparence fleur bleue, mais en réalité tout simplement éprise de la vie, à classer quelque part aux côtés de l'oeuvre de Gilles Valiquette ou de Jacques Michel.
Les boomers se rappelleront des Alexandrins, la formation qu'il dirigeait dans les années soixante. Les téléphages gardent quant à eux un doux souvenir de la publicité du Lait qui dépoussiérait il y a quelques années son tube Vivre en amour.
«Quand il n'y avait rien d'associé à l'album, pas d'image, pas de réputation, pas d'époque, les gens écoutaient la musique et que la musique. On a fini par se dire que ce serait le fun que je prenne un nom de plume un peu amusant pour déjouer les attentes.»
Le temps d'envoyer un premier extrait aux radios de la province, le Sherbrookois d'origine se dissimule dans l'anonymat d'un ludique pseudonyme, faussement modeste, Le gars, là (comme dans: «Tu te souviens-tu, tsé, du gars, là?»)
«On signalait dans les communiqués que ce n'était pas un artiste à ses débuts, on avait suggéré que c'était quelqu'un qui avait déjà fait des chansons. On a entendu toutes sortes de propositions: certains pensaient que c'était Daniel Lavoie, d'autres Paul Piché. On prévoyait jouer le jeu pendant un bout, jusqu'à la première du spectacle.»
Sur le plateau de tournage du vidéoclip de la chanson Ainsi d'suite, l'auteur-compositeur doit se résoudre à admettre que les petites raideurs qui ralentissent le mouvement de ses mains sur le manche de sa guitare ne sont peut-être pas que de simples petites raideurs. Quelques visites chez le médecin plus tard, l'irrévocable verdict tombe: c'est la sclérose latérale amyotrophique, pour toujours associée au joueur de baseball Lou Gehrig, qui pétrifie ses doigts d'habitude si agiles. «L'annonce du diagnostic a été foudroyante. On m'a presque dit: "Profite de la vie, parce que tu vas mourir, ce ne sera pas long."»
Luc Cousineau ne l'entendait pas ainsi.
Donnons-nous le temps
La maladie aura donc contraint l'artiste à tomber le masque et à recycler son chouette pseudo pour en faire le titre de ce 18e album, un disque toutes guitares devant, marqué par l'influence de Mark Knopfler de Dire Straits (c'est lui qui le dit et on acquiesce). Pas question cependant de tout annuler.
«On travaille très fort pour faire un album et m'occuper du lancement, ça participe à ma thérapie, assure-t-il. Tout ça fait en sorte que je suis dans la vie. Je tire au poignet avec cette maladie. Je tire vers la vie et elle tire vers la mort. On verra bien qui va avoir le dessus.»
Pour se donner des forces dans cette partie qui ne s'annonce pas gagnée d'avance, le chanteur s'est tourné vers les médecines parallèles, la médecine traditionnelle s'avouant démunie face à cette maladie neurodégénérative. Dans les cas les plus horrifiants, la SLA étouffe littéralement ceux qu'elle saisit entre ses dégueulasses griffes. Les armes du Cousineau nouveau depuis neuf mois: régime entièrement bio, visites quotidiennes en chambre hyperbare, méditation et consultations régulières avec une naturopathe.
«Je deviens de plus en plus solide pour combattre cette saleté-là», lance-t-il sur le ton du boxeur qui reprend son souffle entre deux rounds. «Je suis tombé l'autre fois grâce à Internet sur le cas d'un Australien qui utilise à peu près le même protocole de traitement que moi et qui vit avec la maladie depuis 20 ans. Il réussit même à rejouer de la guitare!»
Luc Cousineau s'accroche à cet exemple comme on rêve de reprendre dans ses bras un ami en-allé. «C'est mon grand drame», laisse-t-il tomber au sujet de la six cordes dont il ne peut plus caresser les cordes.
La parution d'un coffret réunissant l'ensemble de son oeuvre, des Alexandrins jusqu'à aujourd'hui, est dans l'air et on aime l'imaginer plaquer quelques accords lors du lancement. «Évidemment pour ce faire / Il faudra du temps», chantait-il jadis dans Vivre en amour. Les jours de Luc Cousineau sont comptés s'il faut se fier aux médecins. Il vous dira, lui, qu'il a tout son temps.