Sourire grand [par en dedans]

L'enfanterie a deux ans d'écart. Nous sommes au moment où ce deux ans coïncide avec le terrible two et le f*cking four. Fille ponctue l'existence et ses phrases de «NON» qui sont bien au-delà du ferme et du catégorique, ils relèvent de l'absolu. Impossible que quoi que ce soit puisse avoir un semblant de prise là-dessus, excepté, parfois, un morceau de chocolat (le conditionnement, par moments, ça fait la job). Ça vient des talons, lui sort du corps à chaque fois qu'elle en claque un contre le plancher.
C't'intense.
Avec le Fils, c'est un autre combat, tout aussi quotidien, celui de l'infinie argumentation, de «l'assetinage» sur tout, pour tout. Il a le «oui, mais» à portée de bouche, pense que cette réplique fout une claque à mes interdits, aux limites, au ce qu'il-doit-faire et surtout ne-pas-faire. J'ai généralement la pédagogie soucieuse du dialogue, des explications. Je me dis que s'ils comprennent le de-kessé, la logique qui sous-tend ma tyrannie bienveillante, ce sera plus naturel pour eux de s'y plier, d'obéir. Je suis raisonnable, le spectre de mes combats maternants a trois règles: faut pas que ça puisse te tuer, faut pas que ça puisse tuer autrui pis je-veux-que-tu-aies-des-amis-faque-bienséance. Mais à quatre ans, ce qui te parle vraiment, c'est ton fond de ventre. L'injustice perpétuelle dont tu es victime, tu la ressens jusque là. Donc tu ossetines pareil, même quand tu comprends. Tu ne veux juste pas abdiquer. Tu résistes.
Alors au Fils qui résiste j'ai fini par répondre, à bout de patience et de jus de répliques: «Dans la vie, on se fait dire non pis il faut l'accepter.» Je suis en parfait accord avec cet énoncé, il est loin d'être faux, mais en le prononçant, j'ai eu une crampe au coeur et j'ai peut-être vomi, un peu, dans ma bouche.
En fait, je trouve ça beau, la résistance.
Je n'ai pas tant envie que ma progéniture, dans sa vie, se cantonne dans l'acceptation bête de toute, que son poing, elle n'ait même pas l'idée de le serrer et encore moins celle de le lever bien haut, quand c'est nécessaire. Ça l'est souvent. On résiste pour et par l'amour, l'amitié, la justice, des idées plus hautes que soi, des réalités sur lesquelles on n'a pas de prise et qui sont d'une absurdité désarmante. La mort, la souffrance, la maladie, le quotidien qui tourne en rond.
Le simple fait d'exister, de respirer est parfois un acte de résistance. Quand le réel nous rentre dedans à coup de batte à clous et qu'on ne s'effondre pas trop. On inspire, on expire. Se maintenir, là, toute là, malgré tout. Piocher avec une petite cuillère dans le mur de béton de l'existence. Piocher fort. Même si ça semble ben innocent, ben inutile. Souvent, dans nos viscères, la raison aussi opère. On l'oublie. Il y a, dans la résistance, un amour du monde, de l'autre, de soi. Ce n'est pas que refuser, c'est d'abord et avant tout la conviction que ça pourrait être autre, mieux. Croire en des devoir-être, des il-faut. Un acte de foi à échelle très humaine.
Un de mes rôles, pour que Fils et Fille soient fonctionnels en société et des individus accomplis, c'est de leur apprendre la norme, la limite. Ça leur sera nécessaire de savoir se contraindre l'idée, de la ranger dans un coin de cerveau. D'accepter des situations, de se résigner, avec tout le goût fade que ça prend en bouche. Je serai là pour leur faire des tapotes dans l'dos, quand ça se produira. Mais très sincèrement, j'espère qu'ils l'auront de tatoué sul coeur, la résistance. Pas l'entêtement bête, ne-non. Je parle de cette manière d'être, de cette posture, qui les amènera à questionner, à vouloir comprendre, à exiger un peu plus grand, à croire que les choses ne sont pas un état de fait qui doit rester tel qu'il est, figé, pour l'éternité de la vie, quand ce qu'il hurle, l'état de fait, c'est «devrait être autre». Ils ne tolèreront ni le pré-mâché ni ce qu'on voudra leur faire avaler tout rond, pour rester dans la métaphore. Ils vont être debout, le vent dans face pis y vont avancer.
J'ai donc pris la résolution de sourire grand [par en dedans, évidemment] à chaque fois qu'ils vont la marteler, la limite, éprouver sa rigidité à coups de mots, d'arguments, de «pas d'accord» et de «oui, mais». Même si c'est exaspérant de chez exaspérant. Et ce le sera. Nécessairement. Mais ce sera aussi beau de les voir se débattre contre ce qui leur semblera un arbitraire, qui, parfois, l'est vraiment quand maman invoque le «c'parce que c'est de même», qu'ils voudront se défendre le vouloir, s'articuler une cohérence. Je leur ferai des cla-clap mentaux, des pouces en l'air. Digne progéniture-à-sa-maman.