Érika Tremblay-Roy aborde avec poésie le difficile sujet du divorce dans Petite vérité inventée.

Se raconter des histoires

Érika Tremblay-Roy célèbre l'imaginaire comme ultime refuge dans Petite vérité inventée. Discussion avec la dramaturge sherbrookoise, qui injecte poésie au difficile sujet du divorce.
Quand, à 30 ans, Emma est contrainte par les circonstances à dédire la petite fille qu'elle a été et qui avait juré de ne pas jamais imposer à sa propre progéniture le grand dérangement du divorce que ses parents lui avaient fait subir, c'est toute une série de souvenirs d'enfance qui s'échouent sur la grève de sa mémoire embrumée. Une série de souvenirs parmi lesquels distinguer ce qui appartient à la réalité et ce qui appartient à l'imaginaire s'avèrera impossible, d'où ce charmant oxymore, Petite vérité inventée, dont Érika Tremblay-Roy a coiffé sa cinquième pièce destinée au jeune public, présentée pour la première fois sur une scène sherbrookoise ce week-end.«L'idée du texte m'est venue d'un faux souvenir, d'un événement dont je me souviens et qui n'est peut-être pas vraiment arrivé, explique l'auteure sherbrookoise. Je me souviens d'être entrée quand j'étais petite dans une cabane dans le fond d'un champ et d'avoir vu une centaine de monarques vivants battre de l'aile. Ça m'avait profondément marqué.»
Pour traverser la tempête du divorce de ses parents, Emma (interprétée par Marie Bernier, qui adopte les traits du personnage à 5, 6, 7 et 30 ans) se racontera donc des histoires, au sens le plus noble de l'expression, qu'elle s'imagine son divan rouge en navire insubmersible ou dialogue avec un papillon à l'humour acide.
«Elle ouvre en disant: "Je n'arrive plus à savoir laquelle de mes histoires est vraie". Je voulais qu'on ne sache pas ce qui relève de son imagination et ce qui s'est réellement passé. De toute façon, le personnage qui est en scène, c'est Emma à 30 ans, qui se rappelle les événements. La présence des autres personnages ne pouvait qu'être travestie par l'imagination et le temps qui s'est écoulé depuis ses six ans.»
Laisser des traces
C'est un hommage à l'imaginaire comme ultime refuge, cachette secrète sur laquelle la dureté du quotidien ne peut triompher, que dresse la dramaturge avec Petite vérité inventée, qui figurait l'an dernier parmi les textes finalistes aux Prix littéraires du Gouverneur général, catégorie Théâtre. «C'était très important que cette petite fille-là ne soit pas une victime de la séparation, qu'elle ait du pouvoir sur la situation, le pouvoir de tout voir à sa manière», souligne Tremblay-Roy lorsqu'on lui demande s'il ne s'agit pas là d'un sujet un peu trop rêche, le divorce, pour les bambins (la pièce s'adresse aux 6 ans et plus). «Je voulais aussi éviter de culpabiliser les parents. Je ne voulais pas laisser entendre que la séparation rend les enfants malheureux. Quand il le faut, il le faut, et on trouve les façons de passer à travers. Le personnage principal s'était promise petite de ne pas se séparer et se retrouve en train de le faire à 30 ans. Il faut se pardonner ces affaires-là.»
D'abord conçu comme un monologue, Petite vérité inventée est devenu entre les mains de Gil Champagne (du Théâtre Bouches Décousues) un presque-dialogue, le metteur en scène ne pouvant s'imaginer la pièce sans la présence masculine du père (interprété par Normand Poirier), qui manipule le divan-décor auquel Emma s'accroche, meuble fondateur qu'elle devra se résoudre à laisser derrière elle comme on doit apprendre à laisser derrière soi son passé, au risque d'être écrasé.
«Il y a des objets qui, pour des raisons qu'on ignore, sont associés à des événements et on leur voue un culte, on leur donne une importance démesurée. Le divan, c'est tout le passé d'Emma qui est trop gros pour sortir de son appartement. Il y a quelque chose qui la retient là physiquement. Elle se bat avec le divan et elle finit par le démonter pour n'en garder qu'un petit morceau.»
Érika Tremblay-Roy prend le pari de la poésie avec Petite vérité inventée, texte à haute teneur métaphorique qu'on pourrait juger, à vue de nez, trop abstrait pour les tout-petits. «Souvent les adultes demandent: "Mais est-ce que les enfants vont tout comprendre?" Mais on n'a pas besoin de tout comprendre! Et il ne faut pas oublier que les enfants ne viennent jamais seuls au théâtre, ils sont là avec leurs parents ou leurs professeurs. Comme dans un bon dessin animé, ça prend aussi de la matière pour les parents. C'est ce qui m'intéresse, cette rencontre-là, entre les adultes, les enfants et le théâtre, la possibilité qu'un texte amorce un dialogue qui continuera à la maison, que ça laisse des traces.»
À retenir
Petite vérité inventée
Dimanche 19 janvier à 14 h
Théâtre Léonard-St-Laurent (200, rue Peel)