Le bédéiste d'origine sherbrookoise Samuel Cantin signe Whitehorse, son troisième livre.

Samuel Cantin: tout simplement jaloux

La jalousie, c'est pas cool. Sauf lorsque le bédéiste Samuel Cantin se sert de ce vulgaire sentiment comme d'un tremplin pour railler le narcissisme d'un milieu du cinéma aveugle à son propre ridicule, ou pour tailler dans la névrose de son personnage principal d'hilarants et logorrhéiques dialogues. Destination Whitehorse.
Dans Phobies des moments seuls, premier livre de Samuel Cantin, le docteur Marcus Pigeon s'envole pendant un an dans l'espace. Son meilleur ami est un panda arborant un maillot des Lakers de Los Angeles. Dans Vil et misérable, deuxième livre de Samuel Cantin, le libraire Lucien Vil gère une libraire d'occasion sous le même toit qu'un concessionnaire de voitures usagées. L'homme est affligé par un drôle de mal : son corps est couvert d'un costume de diable.
« La première idée que j'ai eue », se rappelle le bédéiste d'origine sherbrookoise au sujet de la genèse de son troisième livre qui paraît ces jours-ci, « c'était l'histoire de quatre personnages qui s'appellent tous Sylvain. Ça créait tout le temps des méprises dans les discussions. » Il rigole doucement, comme un enfant de 6 ans à qui on répéterait le mot « foufoune » sans arrêt. « Tu vois, quand j'en parle, ça me fait encore rire. »
Rassurez-vous tout de suite : il ne reste que très peu de choses de cette fausse bonne idée dans Whitehorse, première partie, que quelques brefs quiproquos attribuables à la présence de trop nombreux Sylvain. Toute chose étant relative, Samuel Cantin signe sans doute ici son livre à la prémisse la moins farfelue.
Henri Castagnette angoisse à vue d'oeil. Sa blonde et jeune diplômée en théâtre, Laura, pourrait bientôt partir filmer au Yukon un faux documentaire avec l'imbuvable et narcissique cinéaste du moment, Sylvain Pastrami, sorte de monstrueux amalgame entre Xavier Dolan et James Franco.
Archétype du jeune intello-verbomoteur-accaparant cousu dans la même névrose que Woody Allen, Castagnette ne sait apaiser sa peur d'être cocufié qu'en se réfugiant dans le mépris et la misanthropie, qu'en répétant ad nauseam, dans une logorrhéique et hilarante série de monologues, que Pastrami n'est pas digne de sa chérie. Un loser, le Castagnette? Oui, mais un loser avec un idéal, avec une vision de l'existence et de l'art à laquelle la vraie de vraie réalité, pleine de compromis et de petites renoncements, ne peut se conformer.
Dans la scène la plus désopilante du premier tome de la série qui en comportera deux, Samuel Cantin caricature avec une réjouissante mauvaise foi un milieu du cinéma prompt à déifier le premier crâneur venu et à applaudir ses moindres ânonnements, de crainte de manquer le train de la branchitude. Avons-nous donc affaire à une réflexion comique sur les dérives de la jalousie maladive ou à une relecture montréalaise, quartier Mile End, des Précieuses ridicules?
« Henri n'a pas peur que sa blonde couche avec un autre gars, ce n'est pas ça, l'enjeu, précise l'auteur. Ce dont il est le plus jaloux, c'est qu'elle ait débuté sa vie créative avant lui, qu'elle fasse partie de ce milieu dont il aimerait faire partie, mais qu'il ne peut que détester, parce que lui, il est immobile. Il ne l'a pas commencé, son roman sur Pépin le Bref, dont il parle sans arrêt. »
Il ajoute, comme pour atténuer ce qui pourrait ressembler à une charge contre le milieu des comédiens : « Quand tu vas dans un party et que quatre personnes qui partagent le même métier ou la même passion sont présentes, c'est sûr que ça devient insupportable. J'ai choisi le milieu des comédiens, mais ça aurait pu être un club d'échecs. C'est plus une critique de ce que j'appellerais la "phoniness", que du milieu du cinéma. »
De l'art de la digression
Plus que jamais, Samuel Cantin s'érige dans Whitehorse en percutant dialoguiste, grâce à des phylactères grugeant souvent la moitié des cases, creusets de tirades recelant un trésor d'énormités, de vulgarités, de trouvailles langagières et d'expressions saugrenues. Le Marcus Pigeon de Phobies des moments seuls parlait de « fuego » lorsqu'il était question de feu, Castagnette, lui, entretient une affection en apparence arbitraire pour l'expression « enfant doré du soleil. » L'humour de Cantin est toujours autant innervé par une vaste culture générale que par une passion irrépressible pour la joke outrancière.
La bande dessinée est ici un art de la dérape contrôlée. Les nombreuses digressions ne brisent pas le rythme; elles insufflent à la fiction un peu de l'absurdité propre au quotidien. « C'est ce que j'aime le plus dans les livres et dans les films, les détails, les bouts qui dépassent, comment tel personnage dit ceci, comment tel personnage prononce cette phrase super méchante dans une conversation autrement très courtoise, comment, dans Goodfellas par exemple, on coupe l'ail avec une lame, en prison. Je relis Whitehorse et je grince parfois des dents, je trouve qu'il y a trop de sacres, mais je ne suis pas capable d'enlever une joke si elle me fait encore rire après l'avoir lue plein de fois. »
À force d'accabler sa Laura de ses obsessions, Castagnette finira-t-il seul? La réponse dans Whitehorse,
deuxième partie, que Cantin annonce déjà comme « la rédemption d'Henri. »
« Le premier livre, c'est Objectif Lune. Le deuxième, c'est On a marché sur la lune. »