Frank Poule au sujet du regretté poète Snoute: «J'espère qu'il aura un banc de parc à son nom.»

Salut Snoute!

Snoute, Michel Craig de son vrai nom, quittait début décembre Sherbrooke pour aller vendre ses poèmes sur la rue Wellington Sud du ciel. Frank Poule, ami et admirateur, se souvient de ce monument du centre-ville.
S'il faut en croire un des rares faits d'armes dont s'enorgueillissait l'autrement pourtant très humble Snoute, c'est plus d'un million de passants à qui le poète de rue aurait adressé la parole au centre-ville de Sherbrooke afin de leur lire un bout d'un ses textes chantant les charmes de la simplicité et, éventuellement, leur vendre un de ses recueils fabriqués à la mitaine.
«Snoute avait érigé toute une mythologie autour de lui, alors départager le vrai du faux, c'est difficile», nuance son jeune ami Frank Poule. «J'ai longtemps travaillé au centre-ville et chaque jour, je le voyais marcher de quatre à six heures, beau temps, mauvais temps. C'est sûr qu'il n'a pas compté chacune des personnes qu'il a abordées, mais ce n'est pas difficile de croire qu'en 37 ans, il a atteint le million.»
Né en 1952 à Windsor, Michel Craig choisit jeune de se consacrer exclusivement à la poésie, bourlinguant partout au Québec et jusqu'en France, pour mieux revenir à Sherbrooke, son port d'attache, entre chacune de ses virées, le baluchon débordant d'histoires. «C'était quelqu'un qui aimait la liberté. C'est évident qu'il aurait pu faire autre chose, ce n'est pas une condition qui s'est abattue sur lui, la poésie de rue», explique Poule, qui avait habitude de casser la croûte en sa compagnie chez Pizza Mivan sur Wellington Sud, bout de rue que Snoute arpentait quotidiennement et affectionnait tant, bien s'il habitait l'Est, à quelques encablures de la Chaudronnée de l'Estrie, où il allait prendre ses repas. «Quand il a débuté, c'était avant tout un voyageur. La poésie, pour lui, c'était quelque chose de nomade, un prétexte pour voir du pays. C'était le Survenant, il revenait à Sherbrooke puis racontait ses voyages. Il avait une aura autour de lui, tous ceux qui l'ont connu dans les années 70-80 le disent.»
À travers la trentaine de recueils autoédités par Snoute, c'est l'ombre barbue d'un amoureux de la vie et d'un éternel marcheur qui se profile. Mais que vaut son travail littéraire? «Il avait une façon d'écrire super simple, qui était loin de la recherche. Il écrivait pour communiquer au plus grand nombre. Ses recueils sont bourrés de fautes et de répétitions. Est-ce que c'est une faiblesse ou une force? J'ai toujours considéré que c'était quelque chose d'assez beau que de le voir constamment ouvrager les mêmes thèmes, constamment creuser le même sillon. Ses premiers recueils [dont Bizarreries à la Snoute, qui montre en couverture le poète nues fesses en compagnie de sa blonde de l'époque] sont des bijoux de mise en page. Il paraphrase nombre d'auteurs dans ses recueils. Je ne sais pas si c'était conscient ou c'est son subconscient qui réécrivait texto des phrases de poètes ou des pensées d'auteurs marquants. Ce qui est sûr, c'est qu'il ne disait pas à qui la parole appartenait! Il faisait sa poésie de la même manière que des DJ font aujourd'hui des mashups.»Un banc de parc pour Snoute?
En tant que principal animateur de la scène slam sherbrookoise, Poule reconnaît dans la démarche de ceux qui prennent le crachoir sur les planches de Tremplin l'influence de Snoute, pour qui la poésie se vivait sur le macadam avant de se donner à lire dans les pages d'un livre. «Il était fier d'approcher n'importe qui avec sa poésie, autant des douchebags que des hommes d'affaires, et cette volonté de transmettre sa poésie à tout le monde, ça rejoint la volonté première du slam, qui était de remettre la poésie dans l'espace public.»
S'il projette de rééditer un des plus importants recueils de Snoute, Mémoires d'un banc de parc, Poule pense néanmoins que son héritage relève de l'humain plus que du littéraire. «Ses écrits sont faits pour disparaître. Son legs est dans le coeur de ben du monde. J'espère qu'il aura un banc de parc à son nom.»
C'est donc une bibliothèque vivante qui fermait ses portes en même temps que Snoute désertait le centre-ville afin de participer à la grande nuit de la poésie de l'éternité. «Quand je suis arrivé à Sherbrooke il y a un peu moins de dix ans, je quittais mon Thetford Mines précisément pour faire de la poésie, et c'est la première personne que j'ai rencontrée, avec qui j'ai eu un réel échange, se rappelle Frank. C'était un monument qui connaissait tellement la ville. Je le vois plus comme un poète public que comme un poète de rue. Snoute a été beaucoup plus qu'un poète qui vendait pour manger. Tu rassembles ses recueils et l'esprit de Sherbrooke est là tout entier.»
«Il m'avait écrit ça un jour: "Je suis heureux d'accomplir mon humble métier en sachant pertinemment que, ma vie, je l'ai réussie simplement comme l'envol d'une hirondelle."»