Le jeune Jordan Parent participait samedi dernier au concours de call d'orignal.

Pour une histoire d'un soir dans un concours de call d'orignal

Les chasseurs et pêcheurs de partout en région se réunissaient samedi dernier au Centre de foires de Sherbrooke à l'occasion du traditionnel Rendez-vous chasse et pêche, organisé par la boutique Lachance Chasse et Pêche. Notre gars de bois en résidence, Dominic Tardif, a assisté en après-midi à la première édition du concours de call d'orignal.
«Peux-tu me faire le call du buck?», demande Michel Therrien, président du jury du concours de call d'orignal, au candidat derrière le mur. Le jeune homme inspire profondément, se racle la gorge, s'essuie la paume des mains sur le devant de son jeans, puis les place devant sa bouche et son nez comme pour se moucher, avant d'émettre des sons plus ou moins sourds qui, dans n'importe quel autre contexte, lui mériteraient un aller simple vers la psychiatrie.Contrairement à ce que je croyais, il ne faut pas, pour caller l'orignal, hurler comme un perdu - wouaaaaaaan! Le call du buck évoque, pour l'oreille néophyte qui est la mienne, le croassement du ouaouaron. «Il faut essayer d'imiter le bruit d'une goutte d'eau», m'expliquera Therrien quand le concurrent quittera la salle.
Le Rendez-vous chasse et pêche, qui se tenait samedi dernier au Centre de foires, ne cesse d'innover et présentait en après-midi son premier concours d'appel d'orignal. «C'est un peu notre version à nous de La Voix», blague un des membres de l'organisation en me guidant jusqu'à la salle privée du deuxième étage où une dizaine d'enfants, une quarantaine d'hommes et (seulement) deux femmes imiteront tour à tour pendant la ronde préliminaire les bruits d'amour du mâle orignal (le buck) et de la femelle orignal.
Un concours de call d'orignal semblable à La Voix? N'allez quand même pas vous imaginer les quatre membres du jury, les chroniqueurs Charles-Henri Dorris et Louis Turbide, l'aventurier Michel Langlois et le maître québécois du call, Michel Therrien, trônant sur d'immenses et somptueux fauteuils pivotants, sous un éclairage dramatique, la main sur un gigantesque bouton rouge. Pensez plus table de réunion et chaises pliantes.
Mais comme à La Voix, nos experts devaient juger à l'aveugle des talents de chacun des chasseurs, qui s'exécutaient derrière un mur. On m'avait accordé l'insigne honneur d'observer la compétition à cheval sur les deux zones, un oeil sur les concurrents presque tous tétanisés par la nervosité (certains étaient venus de Hull pour y participer) et un oeil sur les juges, tous assis sur le bout de leurs sièges, l'oreille tendue comme un chien alerté par un bruit suspect.
Quelques bambins vêtus de mini-chemises de chasse défilent d'abord devant le jury, sans émouvoir outre mesure nos gars de bois. Le quatrième aspirant au titre de meilleur calleur dans la catégorie junior, un petit gars habillé comme pour aller rendre visite à grand-maman, chemise bien repassée et bien rentrée dans son pantalon, fait son entrée dans la salle en fixant le sol. Il pourrait difficilement moins avoir l'air d'un chasseur.
«Tu peux commencer par la femelle», lui indique Therrien en criant depuis son côté de mur. Silence. Puis silence rompu par le petit gars, qui imite la femelle orignal avec un aplomb que distingue même mon oreille plus familière avec le bruit des sirènes de police qu'avec celui des mammifères de la forêt. «Ah ben tabarnouche!», s'exclame Langlois, les yeux écarquillés. Les juges échangent des regards abasourdis. Le garçon enchaîne avec son interprétation du buck, et c'est tout juste si mes quatre nouveaux amis chasseurs n'échangent pas des high fives de célébration et ne se sautent pas au cou.
Qu'est-ce qui se passe messieurs? «Le petit gars que tu viens d'entendre, c'est peut-être le meilleur qu'on va entendre de la journée, toutes catégories confondues. Il est meilleur que la majorité des hommes qu'on va entendre tantôt. Tu l'amènes dans le bois ce petit gars-là et les orignaux se lancent sur toi, c'est sûr, sûr, sûr.»
J'ai la chance un peu plus tard de serrer la pince de notre petit Simard du call, Thomas-Louis Barabé, 8 ans. «Il pratique ses appels d'orignaux tous les matins sous la douche», me raconte son père, Dominique, qui était venu de L'Ange-Gardien en compagnie de son épouse et de sa fille de 13 ans, elle aussi chasseuse, spécialement pour le concours. En octobre dernier, l'enfant prodige décrochait la troisième place dans la catégorie junior du concours de call du Festival de chasse du Haut-Saint-Maurice de La Tuque. Qui est le héros de Thomas-Louis? Michel Therrien, bien sûr. «Il regarde tout le temps ses vidéos, écoute sans arrêt son disque.» Son disque? Oui, Michel Therrien est l'auteur d'un fascinant disque éducatif sur lequel il décortique avec un luxe de détails et une étonnante poésie chaque type d'appel.
«La relève m'émeut, parce que l'excellence m'émeut», me confie un peu plus tard Michel. Le gaillard n'est toujours pas descendu du nuage sur lequel Thomas-Louis l'a fait monter. «Ce qu'on a entendu, c'est exceptionnel. C'est comme si on avait entendu dans un concours de chant un enfant qui chante merveilleusement bien.»
Le call, un art
Vous vous demandez pourquoi un irrécupérable urbain comme moi assistait pour une deuxième année consécutive (pour vrai!) au Rendez-vous chasse et pêche? Pour parler avec des passionnés comme Michel Therrien, qui est aux cervidés ce que Pierre Verville est aux politiciens : un renversant imitateur.
«J'ai commencé à caller au même moment où j'ai dit pour la première fois maman et papa», plaisante le guide, chroniqueur et conférencier, une sommité de l'appel d'orignal au Québec.
Les ingrédients d'un bon call? Un mélange d'assurance, de talent et de technique. Mais il ne suffit pas de singer le langage des cervidés, il faut aussi savoir, en forêt, dialoguer avec la bête. «Si tu fais un certain call au mauvais moment, tu peux flusher ton animal, comme on dit entre chasseurs. Ça se peut qu'il ne revienne jamais. C'est vraiment un art.»
N'allez surtout pas pousser le call de la femelle plaintive si la situation requiert que vous poussiez celui de la femelle non-réceptive, deux appels qui auraient autant en commun que le son de guitare de The Edge et celui de Jimmy Page (selon ce que j'ai compris). «Si tu fais un call trop éveillé sexuellement pour la date, ça ne marchera pas.» Un call trop éveillé sexuellement? Wô Michel, explique-moi ça.
«La femelle quand elle est plaintive, c'est parce qu'elle est en période d'ovulation. Elle ne libère des phéromones que pendant 36 heures. Tu ne jases pas avec elle de la même manière que tu jases avec une femelle déjà accouplée.»
Faire le mauvais call pourrait donc s'avérer aussi irréversible que de prononcer une navrante niaiserie en draguant une fille? «C'est une métaphore qui a de l'allure», confirme le spécialiste en me tendant une copie de son CD Les secrets de l'appel. «Tu vas pouvoir te pratiquer à la maison.» Ne me restera plus qu'à crinquer le volume de mon système de son à 11, à enfiler ma chemise à carreaux et à m'asperger d'urine pour vivre mon bois à domicile (ou alerter les gardes-chasse).
En soirée, les finalistes du concours de call devaient s'affronter sur la grande scène du Centre de foires. Thomas-Louis était déjà donné gagnant dans sa catégorie.
Au fait, Michel, est-ce qu'on peut caller tous les animaux? «L'animal le plus vocal demeure l'orignal. Entre le 15 septembre et le 10 octobre, ça jase. Mais oui, tu peux pas mal caller n'importe quoi. Tu peux même caller de la pizza!» Ça tombe bien : c'est pour l'instant le seul animal dont je maîtrise le dialecte.