Stéphane Messier, Sébastien Lépine et Louis-Jean Trudeau, membres de la formation rock garage post-Sherbrooklyn Stéréosaure.

Pour une histoire d'un soir avec Stéréosaure

La formation rock garage post-Sherbrooklyn Stéréosaure lance officiellement son premier album homonyme à l'occasion d'un concert gratuit au Boquébière ce 18 janvier à 21 h. Le meilleur ami des rockeurs locaux, Dominic Tardif, a récolté les confidences de son leader, Louis-Jean Trudeau, autour de quelques pintes.
C'est la première fois de toute ma «carrière» (notez les guillemets) que ça arrive. Les artistes qui prononcent les trois mots magiques - off the record - juste avant de raconter une anecdote aussi juteuse qu'une orange floridienne, anecdote que je ne pourrai pas reproduire dans les pages de ce journal au risque de contrevenir au code d'honneur de ma merveilleuse profession, c'est régulier (et c'est franchement très agace). Mais un artiste qui me demande de prendre contact avec sa douce moitié avant de déballer son sac? Jamais, non, ça ne m'était jamais arrivé.«Il y a quelque chose au sujet de cette toune-là que j'aimerais ben te raconter, me dit Louis-Jean Trudeau, leader de Stéréosaure, sauf qu'il faudrait avoir la permission de ma blonde avant. Je ne voudrais pas me mettre dans le trouble. Tu peux peut-être la texter?»
Et voici donc que je dégaine mon téléphone et que je quémande la bénédiction de la blonde de Trudeau. Misère. «Hey mademoiselle, votre chum veut savoir s'il peut me raconter une anecdote au sujet de la chanson Libertarium», que je tape avant d'appuyer sur envoyer.
4 janvier. Trudeau et moi sommes accoudés au comptoir du Boquébière, où règne une température de frigo à bière, la faute au système de chauffage défectueux. La serveuse, que je n'ai jamais vu arborer autre chose qu'une camisole, porte ce soir ce genre de coton ouaté qu'on n'enfile habituellement que pour regarder des films débiles le dimanche après-midi. Il fait froid en tabarouette ce soir au Boquébière - watch out le lien - aussi froid que dans le coeur des garçons timorés auxquels Trudeau donne la parole sur le premier album de Stéréosaure, mis en ligne le 23 décembre dernier (au stereosaure.bandcamp.com). Mais on y revient.
Parce qu'il faut absolument que j'écrive à ce moment-ci, par souci de transparence, que Trudeau est un vrai chum avec qui je vais prendre des bières même quand il ne sort pas de disque et que nous n'hésitons jamais à rivaliser de malhonnêteté quand vient le temps de jaser musique pendant de très longues et pénibles minutes (pénibles pour ceux qui se trouvent en notre compagnie).
Je pourrais également vous dire que j'ai souvent raté les concerts que Stéréosaure a donnés en première partie de groupes indie rock connus (Hollerado, Young Rival, Ponctuation), parce que j'ai cette fâcheuse habitude de m'éterniser au restaurant (désolé Trudeau). Je devrais sans doute aussi écrire que j'ai fredonné pendant tout le temps des Fêtes mes deux chansons favorites du premier album de Stéréosaure, Libertarium (riff yéyé à la Breastfeeders) et Éléphant élégant (les irrésistibles choeurs, gracieuseté de Stéphane Messier, convoquent la mémoire des Cars).
Qu'est-ce que je disais déjà? Oui, c'est ça: il fait froid dans le coeur des garçons vulnérables qui peuplent le premier album de Stéréosaure. Et je mentirais si j'écrivais que je ne distingue pas la romantique silhouette de mon chum Trudeau et de son imaginaire de gars qui a trop écouté de musique rock et regardé trop de films derrière ces pauvres garçons lâchés lousses dans le zoo de la nuit, proies de choix d'un troupeau particulièrement perfide de dangereux animaux féminins (des filles-guépards, des filles-éléphants, des filles-requins).
«On s'en est rendu compte en enregistrant à quel point mes textes sont noirs. Mais je ne suis pas si romantique que ça, t'exagères comme d'habitude mon Tardif. Les animaux, c'est toujours des bonnes images pour des tounes. Xavier Caféïne, c'est un maniaque de ça. Je l'ai déjà entendu dire en entrevue que lorsqu'il écrit une toune et qu'il a un blanc, il injecte une métaphore animale et ça débloque.»
J'avoue à Trudeau que j'ai aucune maudite idée de ce que peut bien être un libertarium. «Libertarium, c'est un mot inventé, parce que ce sont les accords typiques de n'importe quelle toune des Libertines [groupe anglais célèbre pour ses refrains indolemment impétueux et les pulsions de mort de son leader, Pete Doherty]. Libertarium s'appelait Telus boogie avant, parce qu'on disait que c'était le parfait appât à compagnies de téléphones cellulaires, que c'est le genre de toune qu'elles font jouer dans leurs publicités.»
La jeune vamp assise à côté de nous au comptoir, robe à col claudine sur bas résilles, aspire en produisant un boucan d'enfer la dernière gorgée de son Bloody Mary, puis en commande un deuxième. «Mets donc plus de Tabasco», précise-t-elle à la serveuse sur un ton de marquise offusquée.
C'est quoi ton nom, que je lui demande en cherchant son regard, abandonnant un instant mon compréhensif invité. «Johanna, shalalala», me répond-t-elle avant de descendre de son tabouret. «C'est ma toune», me souffle-t-elle dans l'oreille en se précipitant vers la piste de danse (ou, si vous préférez, vers l'espace entre deux tables qu'elle décide d'élire comme plancher de danse). Le DJ fait tourner I bet that you look good on the dancefloor des Arctic Monkeys.
Rock garage post-Sherbrooklyn
Contrairement à la vaste majorité des musiciens qui apprennent à jouer d'un instrument avant de caresser le projet de former un groupe, Trudeau est incapable, ou presque, de plaquer un accord sur une guitare quand plusieurs pintes à 5$ du King Hall le convainquent quelque part en 2009 de fonder Stéréosaure avec son vieux chum Frédéric Truax. «On a appris à jouer des instruments précisément pour fonder un band.»
Sébastien Lépine prendra place derrière les tambours, au sous-sol de la casa familiale Trudeau de Rock Forest, qui abrite toujours le local de pratique de Stéréosaure (même si Louis-Jean habite désormais la grande ville). Stéphane Messier, leader d'Union General et principal artisan de l'enregistrement du premier album des uniques représentants de la scène rock garage post-Sherbrooklyn (selon la bouffonne description de l'ami-journaliste Benoit Poirier, doté d'un imbattable sens de la formule), tient la basse depuis le départ de Truax.
Bzz-bzz. Bzz-bzz. Ça vibre dans mes poches. La blonde de Trudeau nous donne le feu vert. Allez mon chum, vas-y, c'est quoi ton anecdote?
«Libertarium, on dirait une chanson de rupture, mais je l'ai écrite pour ma blonde. Elle était avec un autre gars à l'époque, mais c'était un peu chancelant. J'étais de plus en plus dans le décor et je lui avais envoyé le démo avec les paroles. Pis on dirait que ça a fonctionné. Je ne t'avais jamais raconté ça, han?»
Émouvant message d'espoir pour tous les rockeurs timorés, Trudeau, merci. Mais tu vas me dire après ça que tu n'es pas romantique? Come on! Ce n'est pas un reproche que je t'adresse là, je suis pareil. J'en écrirais des tounes pour les filles si je savais jouer de la guitare. Tu peux me montrer?
Un tombeur aux yeux bleus de notre connaissance accoste Johanna-shalalala, qui racle le fond d'un énième drink extra Tabasco, et lui glisse quelques mots à l'oreille. Dix minutes plus tard, pas plus, le mec nous décoche un clin d'oeil depuis la porte d'entrée, qu'il passe Miss Bloody Mary au bras.
«Comment il a fait ça?» me demande Trudeau en ramassant sa mâchoire par terre, abasourdi par les talents de dragueur de notre ami. Aucune idée, mon chum. Aucune maudite idée.