Au coeur de l'arrondissement Brompton.

Pour une histoire d'un soir à Brompton

Des citoyens de l'arrondissement de Brompton affirmaient, la semaine dernière lors des séances de consultation publique sur le projet de réforme de la gouvernance du maire Sévigny, craindre pour la protection de l'identité de leur communauté, advenant une fusion avec l'arrondissement de Fleurimont. Dominic Tardif s'est rendu sur place pour tenter de circonscrire ce qui caractérise cette identité. Il en a aussi profité pour se faire couper les cheveux.
«À toutes les fois que j'entre une adresse dans mon GPS, ça me fait un petit pincement au coeur. Il ne reconnaît pas pantoute Brompton, juste Sherbrooke.» C'est ma nouvelle coiffeuse Fanny qui parle en me shampooinant soigneusement les cheveux. Vendredi après-midi, je suis chez Hélios Coiffure, rue Saint-Lambert de l'arrondissement Brompton, juste en face de la boucherie Face de boeuf.On vient depuis près de 30 ans se faire coiffer/permanenter/raser le coco chez Hélios Coiffure, salon familial contigu à la maison où Fanny a grandi. «J'ai commencé à couper des cheveux dans le ventre de ma mère.» Sa mère, Lyse, qui a justement les deux mains dans la tête d'une cliente, sourit. Le père de Fanny, Jimmy, sort encore ses ciseaux une fois de temps en temps pour dégager les oreilles à quelques vieux de la vieille. Ce genre de salon-là.
Ce que je fais à Brompton? J'enquête sur l'identité de l'ancienne ville, fusionnée depuis 2002 à Sherbrooke. L'arrondissement pourrait bientôt être annexé à celui de Fleurimont pour devenir l'arrondissement Fleurimont/Brompton, éventualité à laquelle se sont fermement opposés plusieurs résidents de Brompton la semaine dernière lors des séances de consultation publique sur le projet de réforme de la structure politique et des services de proximité (reprendre son souffle). Tout en mettant sur la table un paquet de raisons d'ordre comptables et démocratiques pour lesquelles ils jugent le projet du maire Sévigny mortifère, plusieurs ex-Bromptonvillois ont alors plaidé au micro une identité à protéger.
L'identité de Brompton, ce n'est pas un peu fort de café? Je veux dire, la spécificité du Québec par rapport au Canada, je veux bien, mais en quoi Brompton est-il si différent de Sherbrooke? C'est moi qui parle à ma rédac' chef la semaine dernière. «Va donc passer quelques heures là-bas, je te paie le taxi, tu vas voir si ça existe ou pas, l'identité de Brompton.» C'est elle qui me réplique. Le temps d'enfiler mes bottes, mon manteau et ma chapka, j'étais en route.
Parce que j'avais besoin d'une coupe de cheveux et parce qu'il n'y a pas meilleur endroit pour goûter à l'esprit d'un lieu qu'un salon de coiffure, j'ai échoué chez Hélios.
Fanny et Lyse ne semblaient pas vraiment alarmées par la possible fusion, plutôt lasses. Lasses que ce qui reste de cette ville au coeur de laquelle elles ont passé leur vie soit liquidée sans qu'on leur demande leur avis. «Moi, je ne dirai jamais que je suis de Sherbrooke. Brompton, c'est en moi.» Fanny prononce cette phrase comme elle vous dirait qu'elle a les cheveux blonds. C'est un constat, pas un réquisitoire.
«C'est sûr que ça a donné un gros coup quand ils ont changé la pancarte pour la sortie sur l'autoroute. Avant, c'était écrit Bromptonville, maintenant c'est écrit rue Laval. Pour nous, ça demeure Brompton. Quand je fais livrer quelque chose, il faut toujours que je précise Brompton.»
Fanny me sèche les cheveux, secoue les quelques poils collés à mes épaules. Dis-moi Fanny, il y a des bars où sortir à Brompton? «Oui, il y a le Pub Saint-Joseph. Mais je n'y vais pas vraiment, si j'ai le malheur de prendre un verre de trop, tout le monde m'en parle ici le lendemain. C'est comme au Principal, le resto du coin. C'est ben bon, mais je ne peux pas y aller, je finis toujours par manger froid. Tout le monde me connaît, tout le monde vient me parler.»
C'est sans doute quelque chose comme ça l'identité de Brompton: une coiffeuse qui finit toujours par manger froid quand elle va au resto du coin, parce que tout le monde s'arrête à sa table pour lui faire la jasette.
Au village
Je ne prétends pas avoir appris tout ce qu'il faut savoir au sujet de Brompton en un seul petit après-midi. Ce que je sais, c'est qu'il est tout à fait possible de passer de Deauville à Rock Forest à Sherbrooke à Fleurimont sans vraiment avoir l'impression de changer de ville. Impossible par contre de passer de Sherbrooke à Brompton sans avoir l'impression de changer de ville. On arrive à Brompton comme on arrive à Asbestos, ou à Windsor, ou à Richmond. On «arrive au village», je l'écris avec toute la bienveillance du monde. Brompton est un village, avec ce que ça suppose de vie communautaire, de solidarité, de souvenirs partagés.
Je rencontre Pierre Meese et Sandra Côté du Groupe contre la disparition de Brompton au Restaurant le Principal. Les deux opposants me rappellent ce que j'ai déjà lu dans le mémoire qu'ils ont déposé lors des consultations. Que les économies que fait miroiter le maire Sévigny sont un mirage. Que le maintien de l'arrondissement tient du contrat moral passé entre Brompton et Sherbrooke lors de la fusion de 2002. Que la proximité qu'ils entretiennent avec leurs deux conseillers d'arrondissement, menacés de mort par la réforme, contribuent beaucoup à leur qualité de vie (les conseillers d'arrondissement siègent sur une dizaine de comités, une tâche dont pourrait difficilement s'acquitter l'unique conseiller municipal qui survivrait à la réforme, à moins que ce conseiller soit doté du don d'ubiquité).
Mais ce que je sens sous ce discours bien rationnel, c'est une grosse écoeurantite. «Pourquoi il faut toujours que le fédéral décide pours nous?» s'exclame à un certain moment Sandra. Son ami Pierre la corrige. «Tu veux dire la ville-centre, pas le fédéral.» Les freudiens parleraient sans doute d'un lapsus révélateur.
La serveuse, pendant que je paie mon café: «Les dépliants que la candidate du Renouveau sherbrookois [le parti du maire] est venue déposer ici pendant la campagne électorale n'ont pas passé deux secondes sur le comptoir qu'un client m'ordonnait de mettre ça à la poubelle.» La livreuse, qui attend la prochaine commande en sirotant un Pepsi, roule des yeux. Elle refuse qu'on prononce le nom de Bernard Sévigny en sa présence.
Monsieur Meese ne lance pas la serviette et espère qu'une épiphanie attend dans le détour le maire. «Le conseil municipal va étudier les mémoires pendant le lac-à-l'épaule. Rien n'est joué.»
«Le passé est un lieu de référence et non pas un lieu de résidence.» C'est la pensée du mois inscrite au feutre par Fanny sur le tableau blanc accroché entre son miroir et celui de sa mère chez Hélios. Pour plusieurs citoyens de Brompton, le passé deviendra précisément un lieu de résidence lorsque la réforme sera adoptée (ce qui se produira sans doute). Ils ne cesseront pas d'habiter Brompton, même quand leur arrondissement sera relégué au passé.
Quoi qu'il en soit, moi, c'est à Brompton que j'irai désormais me faire couper les cheveux.