Benoit Huberdeau: «Le silence est toujours du mauvais côté.»

Pour une histoire d'un soir à briser le silence

En août 2012, la jeune Magalie Huberdeau, 19 ans, s'enlevait la vie. Son père, Benoit, revient sur ces douloureux moments, en marge de la Semaine de prévention du suicide.
«Le silence, c'est pour les salles de cinéma et les matches de tennis. Pour le reste, le silence est toujours du mauvais côté.»
Je craignais de faire chier Benoit Huberdeau en lui passant un coup de fil vendredi avant-midi. Un coup de fil à la job, en plus. On a beau brandir la carte du journalisme, ou celle de la Semaine de prévention du suicide, il n'y a pas de manière facile de proposer à un gars d'aller prendre un verre pour jaser du suicide de sa fille. Vous auriez dû m'entendre patiner, tourner autour du pot, tout faire pour ne pas prononcer l'intolérable mot: suicide. J'ai fini par m'y résoudre et Benoit a accepté, simplement. Le rendez-vous a été fixé: Pub Saint-Malo, samedi, 19 heures.
«Ça ne me dérange pas d'en parler, ça me fait du bien. Ma thérapie, ça a été de m'ouvrir, ce que je n'avais jamais fait de ma vie», m'assure Benoit devant une pinte de noire. Autour de nous: le brouhaha habituel d'un samedi soir qui s'amorce. «J'en ai parlé au moins 50 fois, et à chaque fois, c'est une petite tonne de briques que je laisse tomber. À chaque fois, je me sens un peu plus debout.»
Fin août 2012, Benoit profite de quelques jours de vacances avec son épouse à Mont-Tremblant quand les employés de l'auberge où il séjourne lui soufflent à l'oreille que la police cherche à lui parler. Les agents n'auront pas besoin de lui dire ce dont il se doute déjà, que sa fille, Magalie, 19 ans, s'est suicidée. Le trou noir d'une grave dépression menaçait depuis un bon moment déjà de l'engloutir.
«Je n'ai pas vécu les sept étapes du deuil dont on parle dans les livres. Je lui ai tout de suite pardonné. Je ne pouvais pas lui en vouloir, être en colère, même si c'est un geste complètement insensé, une solution permanente à un problème temporaire, pour reprendre un cliché. Je suis passé tout de suite à l'étape de la tristesse, une tristesse intense. J'ai pleuré, pleuré, pleuré jusqu'à en crier. Les cris sortaient du plus profond de moi-même. C'était nouveau pour moi. Je suis de la génération d'hommes qui a appris à tout garder en dedans. J'étais comme mon père; un gars, ça ne braille pas. Mais là, je ne me suis pas retenu. C'était de la tristesse à l'état pur. Tellement qu'après deux semaines, j'étais encore triste, mais il n'y avait plus rien qui sortait. J'étais épuisé, vidé.»
Les témoignages d'amour afflueront de toutes parts et culmineront lors d'une cérémonie «hyper triste, hyper inspirante, hyper lumineuse». «Magalie avait choisi une chanson de Charlie Winston, She went quietly. Pendant toute la chanson, j'ai pleuré à m'en aveugler. Je n'étais plus là. J'étais comme dans un état d'apesanteur.»
Je me retiens de dire à Benoit que si Magalie avait bien écouté la toune, elle aurait compris que la fille au sujet de laquelle Winston chante, celle qui part silencieusement, finit par revenir pour s'excuser. S'excuser de s'être poussée sans avertissement.
Benoit choisira de ne pas aller en thérapie, «un choix très personnel», et de reprendre son travail de coordonateur de stages à l'Université de Sherbrooke trois semaines seulement après le jour tragique, en dépit des recommandations contraires de certains de ses proches. Il craignait plus que tout de ruminer sa peine dans son coin.
«Il y a des phrases qui m'ont beaucoup aidé, qui sont vraiment signifiantes. Pierre Lapointe dans Deux par deux rassemblés: "Si aujourd'hui je pleure dans tes bras, demain je repartirai au combat. Non, ce n'est sûrement pas de briller, qui nous empêchera de tomber. Non, ce n'est sûrement pas de tomber, qui nous empêchera de rêver." C'est six mois de psychothérapie ça. Et c'est exactement la philosophie que je veux adopter. Tomber ne m'empêchera pas de rêver, de passer à l'action, de continuer le combat. Moi, j'ai décidé d'aller du côté de la lumière. Le départ de Magalie, c'est comme un wake up call. Même si je suis sûr que je vais vivre jusqu'à 100 ans, à presque 50 ans, j'en ai déjà la moitié de faite. Je n'ai pas de temps à perdre.»
Et on avance
«Le suicide fait parfois plus d'une victime. Le problème, c'est que ce sont des morts qui respirent, des gens qui restent en vie, mais qui n'ont plus de raison d'avancer. Moi, j'en ai des raisons d'avancer, de rêver.»
Benoit aimerait bientôt s'impliquer dans la vie communautaire, voire en politique, c'est ce qu'il veut dire quand il parle de «passer à l'action». La pauvreté qu'il observe autour de lui, à Sherbrooke, le met en colère. Il aimerait la combattre et, par le fait même, honorer la mémoire de sa fille qui tenait en horreur l'injustice.
Mais d'ici là, il devra compléter le grand ménage intérieur que le départ de Magalie l'a contrait à entreprendre. «C'est comme si j'ouvrais chacun des tiroirs de ma maison intérieure et que je vérifiais si je veux garder ce qui s'y trouve. Je me rends compte que des certitudes, il ne m'en reste plus beaucoup.»
«Je suis serein», laisse-t-il tomber, deux minutes avant de me dire «qu'il pense à ça», au suicide de Magalie, «presque jour et nuit.» Tu es vraiment serein Benoit?
«Le décor à l'intérieur de moi a complètement changé. Avant, j'avais une belle maison avec des belles couleurs vives. Pour l'instant, c'est tout peint en gris. Sauf que le gris peut être beau. Je suis capable de rire, de profiter de la vie. Je me pose encore des questions, c'est sûr. Magalie a été élevée dans un moule d'amour. Qu'elle ait sombré comme ça, pour moi, c'est un mystère total. Je considère que ma fille est décédée d'un cancer de l'âme. Quand est-ce que ce germe-là, le germe de la noirceur, s'est implanté en elle? Je n'aurai pas la réponse. Et même si je la trouvais, la réponse, ça ne la ramènerait pas. Donc, oui, je suis serein, mais je sais que je vais toujours avoir ce nuage gris au-dessus de moi, je sais qu'il y a toujours une partie de moi qui va être porteuse de la tristesse, de la douleur de son départ.»
Mais ce n'est pas un peu ça, faire son deuil, que de se réconcilier avec la présence de ce nuage gris, sans constamment sentir le besoin de le fixer? «Oui, ça se peut.» Il prend une longue gorgée de noire.
Parce que la vie continue, Benoit et moi avons fini nos bières en jasant de politique, de la commission Charbonneau qui le met particulièrement en furie.
«La petite neige qui tombe aujourd'hui, Magalie adorait ça», qu'il me dit dans le stationnement couvert d'un tapis blanc scintillant, encore immaculé.
«Je ne suis pas ésotérique pour cinq cennes, je ne crois pas aux fantômes, mais parfois, je me prends à rêver qu'elle revienne. Si les fantômes existaient pour vrai, j'aimerais ça lui parler.»
Je ne sais pas si Benoit s'est dit comme moi que c'était peut-être Magalie qui saupoudrait sur nos têtes cette neige folle. Il y a de ces soirs où on ne peut s'empêcher d'un peu croire aux fantômes.
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