Serge Cardin s'adresse aux élèves du Collège du Sacré-Coeur.

Pour une histoire de débats 

Les débats des chefs, on connaît. Mais à quoi ressemblent les débats régionaux? Notre courageux collaborateur Dominic Tardif a assisté la semaine dernière au débat des candidats dans Sherbrooke organisé par la Chambre de commerce ainsi qu'à une présentation sur l'éducation au Collège du Sacré-Coeur.
«Coudonc, Cardin, y lisait-tu des feuilles?» me demande jeudi après-midi le chauffeur du taxi dans lequel je monte en sortant du Club de golf de Sherbrooke, où vient tout juste de se terminer le débat organisé par le Chambre de commerce, débat opposant les quatre principaux candidats dans Sherbrooke: Serge Cardin du Parti québécois, Philippe Girard de la Coalition avenir Québec, Luc Fortin du Parti libéral du Québec et Hélène Pigot de Québec solidaire. Depuis l'arrière du volant de sa Camry verte, John n'avait pas manqué une seconde des échanges retransmis en direct sur les ondes du 107,7 FM.
Oui mon John, Serge Cardin, lisait des feuilles. S'accrochait à ses feuilles, serait sans doute une expression plus juste. Imaginez une nuit de la poésie qui se déroulerait le midi et où la poésie aurait cédé sa place à une espèce de novlangue complètement impénétrable. C'est ce à quoi ressemblait ce débat. Imaginez Serge Cardin prononcer machinalement chacune des réponses rédigées par son équipe (les questions de l'animateur Martin Pelletier avaient préalablement été soumises aux candidats). C'est ce à quoi ressemblait ce débat. Désolante impression de pilote automatique, d'autant plus que Serge Cardin a cette drôle de manière de placer ses accents toniques partout sauf où ils vont. On flirtera même avec le burlesque quand, à un certain moment, monsieur Cardin se lancera dans une réponse, pour se rendre compte après avoir prononcé quelques mots qu'il n'avait pas la bonne feuille entre les mains. Changez de côté, vous vous êtes trompés.
Est-ce bien grave que Serge Cardin n'ait pas été gratifié par le bon Dieu du verbe des mêmes talents de tribun que Barack Obama? Pas vraiment. Pour tout ce que j'en sais, Serge Cardin s'est acquitté correctement de sa job de député. Je ne peux quand même m'empêcher de me demander de quoi son équipe a-t-elle si peur, de quoi a-t-il si peur lui-même, pour se faire si peu confiance? J'ai plus de respect pour celui qui clopine que pour celui qui se cale les fesses dans un triporteur, de peur de faire un pas croche.
Je demande au principal intéressé s'il se rend compte d'à quel point il a semblé confus pendant le débat. «J'ai peut-être eu moins le temps de les regarder [mes réponses] que les autres. On les compose [les réponses], c'est pesé, c'est réfléchi. Quand tu prends tout ce temps-là, tu n'as pas toujours le temps en bout de ligne de tout repasser. C'est peut-être que je ne me fais pas confiance. J'aurais préféré être debout, plutôt qu'assis, avoir un lutrin, que la circulation se fasse plus rapidement. Je n'aime pas ça boxer assis, je préfère boxer debout.»
La responsable des communications de Serge Cardin me demande: «Qu'est-ce que les gens veulent, un bon comédien ou un bon député?»
Je préférerais que nos politiciens n'envisagent pas ces 34 jours de campagne comme une longue et assommante mise en scène. Seul Robert Lepage devrait être autorisé à présenter d'aussi longs shows. J'aimerais aussi, surtout, que les candidats laissent parfois tomber les masques. Est-ce que je rêve en couleurs?
Si la politique est un théâtre, les libéraux ne semblent vouloir jouer que devant les foules qui leur sont déjà acquises, et c'est vraiment parce que je suis bien élevé que j'accorde le bénéfice du doute à Luc Fortin quand il me jure presque main sur le coeur ne pas avoir participé au débat organisé la semaine précédente par Solidarité populaire Estrie, «parce que son agenda ne le lui permettait pas.» Les habits scintillants se comptaient peut-être moins nombreux parmi ce public-là que parmi celui de la Chambre de commerce.
J'ai aussi du mal à acheter la performance d'acteur de Fortin qui désigne tout sourire Hélène Pigot quand je lui demande lequel des débatteurs du jour mériterait l'étoile du match (outre lui). Pendant le débat, le jeune politicien s'était montré particulièrement inélégant en sautant à la jugulaire de la solidaire qui avait, comble de l'impolitesse, osé l'interroger sur le plan économique du Parti libéral. «Je n'ai pas aimé qu'elle me coupe la parole. Mais je l'apprécie beaucoup. Je pense qu'elle a démontré aujourd'hui qu'elle a du contenu.»
Serge Cardin désigne comme étoiles du match (outre lui) Hélène Pigot et le rafraîchissant candidat de la Coalition avenir Québec, Philippe Girard, un gars sympathique et bien en maîtrise de ses dossiers.
Mon étoile à moi? Le gâteau à l'orange, servi à la fin du dîner. Un gâteau aux agrumes.
Se connaître soi-même
Vendredi en fin d'après-midi, une centaine de jeunes filles passent comme une rivière désendiguée la porte du gymnase du Collège du Sacré-Coeur. Deux professeurs d'histoire ont invité des candidats sherbrookois de chacun des cinq principaux partis à venir jaser d'éducation à leurs élèves. Les filles leur avaient confié dans les corridors de l'école, entre les cours, se sentir peu ou pas pantoute interpellées par la présente campagne.
Gaston Stratford de la CAQ, André Poulin de QS, Étienne Boudou-Laforce d'Option nationale, tous candidats dans Saint-François, sont là. Serge Cardin aussi. Mais pas de candidat libéral à l'horizon (traduction: les candidats sherbrookois du PLQ ont tous décliné l'invitation du Collège). Je ne peux qu'en conclure que les candidats libéraux devaient craindre les questions acérées d'une bande d'adolescentes de 15, 16 ans.
Serge Cardin, laissé à lui-même, c'est-à-dire sans feuille, apparaissait déjà plus humain qu'au Club de golf. «Connaissez-vous Léo Bureau-Blouin?» lance-t-il à un certain moment aux filles, qui s'empressent toutes d'agiter les mains dans les airs (un professeur leur avait demandé de préférer cette démonstration d'approbation aux traditionnels applaudissements). Mignon.
Gaston Stratford me décrochera la mâchoire en affirmant que «l'avenir, c'est la coopération», un élément du programme de François Legault qui m'avait échappé. Avec sa dégaine de Woody Allen perdu dans un épisode du Temps d'une paix, cet homme de lettres, polyglotte, semble incarner à lui-seul l'aile gauche de la CAQ. Fait inusité: le monsieur représentait son parti ce week-end lors d'un débat en espagnol.
«Je trouve que Serge Cardin et Gaston Stratford parlaient beaucoup pour rien dire. On dirait qu'ils ne veulent rien assumer», estime Madeleine, 15 ans, autour de qui s'agglutinent une dizaine de filles. Elles voteraient toutes, si elles n'avaient pas que 15 ans, pour Option nationale. «Ou peut-être Québec solidaire. On dirait que c'est une habitude de voter pour le Parti québécois et le Parti libéral, de voter pour les partis qu'on connaît déjà. Mais je pense que les médias devraient laisser plus de place à Option nationale. Ils ont vraiment des bonnes idées.»
Alors, laissons-en de la place à Option nationale et à Étienne Boudou-Laforce, candidat dans Saint-François.
«Notre monde est rempli de possibilités, c'est une richesse, mais ça peut aussi être angoissant», disait-il aussi aux filles il y a quelques minutes. «Connaissez-vous vous-mêmes, aimez-vous, ne vivez pas dans le regard des autres.» Premier frisson en deux événements électoraux chez l'auteur de ces lignes. Mains dans les airs chez les élèves.
Ne pas vivre dans le regard des autres. Et s'il y avait une leçon pour tous ses collègues candidats là-dedans?