Bien calé dans mon siège de l'aéroport Pierre-Elliott-Trudeau, j'invente des vies aux autres voyageurs qui patientent comme moi.

On ne s'envole pas pour risquer sa vie

Assis sur les bancs du terminal de l'aéroport Pierre-Elliott-Trudeau, à la porte d'embarquement, je me sens chez moi. Une fois la sécurité passée, le grand couloir arpenté, je me choisis un siège et j'attends qu'on appelle à l'embarquement.
Pierre-Elliott-Trudeau ou ailleurs, la fébrilité est la même. Des dizaines de fois, je me suis pointé au milieu d'inconnus et de leurs bagages, j'ai lancé un regard par la fenêtre pour voir l'appareil qui nous transporterait à bon port, et je me suis assis avec la douce anticipation de nouvelles aventures.
Il y a toujours cette fascination de constater que d'aussi gros engins puissent voler. Qu'à des kilomètres d'altitude, ils flottent comme si toute leur masse avait disparu.
Assis sur mon banc de terminal, j'observe. J'observe ces autres voyageurs, ces autres qui prendront place à l'intérieur du fuselage et qui souhaitent atteindre la même destination que moi. Je leur invente des vies, imagine la raison d'un tel voyage. Le passeport qu'ils tiennent à la main en dit déjà long. Une couverture rouge? Ils entrent peut-être à la maison, en Europe. Les armoiries du Canada? Peut-être se paient-ils de longues vacances.
Il y a toujours ces hommes en complet, l'air pressé, comme si leur nervosité et les grands gestes qu'ils posent en parlant au cellulaire leur permettaient d'arriver avant tout le monde. On les imagine en première classe, buvant leur Dry Martini, pendant que d'autres s'entassent en classe économique. On voit les bambins, curieux et incertains à la fois. On se doute bien qu'ils piqueront une colère ou deux, quelque part entre le décollage et l'atterrissage.
Dans un coin, souvent, un jeune homme est plongé dans sa propre bulle, ses écouteurs imposants bien calés sur les oreilles. Celui-là, il sait où il s'en va. Prendre l'avion est affaire de routine. À l'opposé, on trouve ceux qui s'embarquent visiblement pour la première fois, qui parlent fort pour qu'on comprenne bien qu'ils s'y connaissent... qu'ils n'ont pas peur. Il ne faudrait surtout pas qu'on suspecte qu'ils n'ont jamais volé avant.
On en voit des désorganisés, qui se pointent à la dernière minute, s'obstinent avec les préposés parce que leur conjointe ne sera pas assise à leurs côtés. Et il y a tous ceux, anonymes, qui ne se démarquent pas du lot, dont on toisera quand même le visage à quelques occasions. On se demande lequel atterrira à côté de nous, jouera du coude pour le repose-bras du milieu, prendra un peu trop de place pendant le repas ou entamera une longue discussion pour tuer les heures.
Chaque fois, ces visages deviennent familiers. Ces partenaires de vol partageront tous la même destinée pour les prochaines heures. En vrai, tous prisonniers de la même carlingue, ils s'envolent avec la même confiance qu'ils atteindront leur destination plusieurs heures plus tard.
Alors que je craignais encore de voler, je regardais toutes ces vies se déployer avec insouciance, me rassurais que personne ne pouvait souhaiter les prendre toutes d'un seul coup. Improbable que leur heure à tous soit venue au même endroit, en même temps. Improbable mais pas impossible.
Quand l'avion, ballotté par les turbulences, secoue ses passagers, tous sont soumis à la même impuissance...
Sur les écrans d'un avion d'Emirates, en janvier, on nous indiquait le trajet que nous emprunterions pour atteindre la ville de Delhi, en Inde. La verte courbe traversait une partie du territoire de l'Irak et du Pakistan. À moins que ce ne soit de l'Afghanistan. Le souvenir est flou. Je me souviens simplement d'avoir sursauté en imaginant un avion de ligne survoler une zone de conflit. Et à vrai dire, je n'y connais vraiment rien. Je ne pouvais imaginer qu'une compagnie aérienne risquerait la vie de ses passagers. J'ai dormi sur mes deux oreilles.
J'aurais pourtant cru cette région du monde plus instable que l'Ukraine. D'autant qu'en débarquant à Jaisalmer, à la frontière de l'Inde et du Pakistan, j'entendais les chasseurs qui déchiraient le ciel à la défense des deux territoires ennemis...
Quand un missile a frappé l'avion de Malaysia Airlines, la semaine dernière, on m'a volé quelques heures de sommeil. Rien du tout devant toutes ces vies volées pour des raisons qui m'échappent encore. L'improbable avait enlevé 298 vies en même temps, sans discrimination d'origine, d'âge ou de rang social...
L'improbable parce que les voyageurs ne partent pas au combat. Ils ne s'envolent pas pour risquer leur vie. On voyage souvent pour comprendre, pour découvrir, pour combler le fossé qui nous sépare de l'autre. Plus on voyage, moins on comprend la guerre. On nous explique les conflits, mais on ne comprend pas. On ne comprend pas pourquoi les uns se croient plus forts que les autres, pourquoi l'idéologie A vaudrait plus que l'idéologie B.
Les différences nous rendent complexes, forts, riches surtout. Elles nous font grandir, nous poussent plus loin. Dans la différence, il y a la beauté d'être unique. Parce qu'il y a cette beauté, on ne devrait jamais n'imposer qu'une seule vision.
Les civils, ils sont ceux qui, anonymes, prennent place dans le même avion que moi. Les civils, ils sont ceux que je rencontre, des kilomètres dans le ventre d'une contrée éloignée, et qui me font toujours aimer la vie encore plus. Ces civils, ils sont ceux qui meurent sans jamais comprendre pourquoi... coincés entre deux fronts ou dans un avion qui se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment.
Je ne peux m'empêcher de penser à tous ces amis globe-trotters qui vivent leur vie en l'air, entre une capitale et une autre. Je ne peux m'empêcher de penser qu'eux ou moi aurions pu être dans cet avion de la Malaysia Airlines, comme ces victimes, des civils, qui n'étaient impliqués ni de près, ni de loin, dans le conflit qui causerait leur perte.
Cet avion de la Malaysia Airlines aurait dû se poser sans histoire à Kuala Lumpur...
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