Antoine Corriveau lance son deuxième album le samedi 15 mars, à la Petite Boîte Noire.

L'hiver de force

Antoine Corriveau enjambe les bancs de neige de la rupture amoureuse dans Les ombres longues, un deuxième album de colère et de (petit) espoir.
« Le son des déneigeuses / me fait du bien. / Il enterre et creuse / un trou pour ton coeur et le mien », chante sur le ton de la complainte Antoine Corriveau dans Je sors dehors, frigorifiante supplique d'un gars résigné, mais qui aimerait quand même que sa blonde se love contre lui pour une dernière fois, rien qu'une petite nuit(te). L'esprit de Les ombres longues, deuxième album du ténébreux (à la scène) et sympathique (à la ville) auteur-compositeur, est tout encapsulé dans ces deux phrases sur lesquelles souffle la poétique poudrerie d'un hiver refuge et d'un hiver qui use, les deux revers chez Corriveau d'une même mitaine trouée à travers laquelle l'amour et le froid s'insinuent.
« Je marchais beaucoup entre chez moi et chez le réalisateur Nicolas Grou tard le soir pendant l'enregistrement de l'album, raconte-t-il, et j'ai beaucoup été influencé par la musique que j'écoutais à ce moment-là, du Yo La Tengo, du Nick Cave, des albums qui se conjuguent bien à une promenade nocturne. L'idée, c'était d'aller là, de faire un album que tu peux écouter à trois heures du matin en marchant dans le froid. »
Journal d'une rupture - « tout le monde autour de moi se séparait et je sortais moi-même d'une rupture pendant l'écriture » -, Les ombres longues est aussi marqué au fer rouge par un autre genre de crise, sociale celle-là, le printemps érable. Mais comme chez Miron, qui chantait la femme pour parler du pays et chantait le pays pour parler de la femme, impossible de départager quand Corriveau se nourrit de la colère de la rue et quand il se nourrit de l'amertume du lit déserté. « Ça me plaît que chacune des chansons puisse se prêter aux deux lectures. J'aimais partir de mes chansons de rupture puis mélanger les deux thèmes. Le printemps érable, c'est aussi une forme de rupture, c'est un événement qui est survenu sans qu'on s'y attende trop, qui a tout bouleversé. »
L'auteur de Noyer le poisson, un titre lourd de signification, a-t-il l'impression que le Québec a fait l'impasse sur un réel examen de conscience collectif? « Ça s'est terminé abruptement en tout cas. C'est comme si ce n'était jamais arrivé. Je lisais récemment une critique de je-ne-sais-plus quel disque et le journaliste écrivait : "Telle chanson s'abreuve à la sève un peu usée du printemps érable." Un peu usée? Sérieux? Je pense que ça ne fait que commencer les chansons, les romans, les films inspirés par ça. Il y a des milliers de personnes qui sont descendues dans la rue! »
Petit espoir?
En décembre dernier, Antoine Corriveau sollicitait ses fans à l'occasion d'une campagne de sociofinancement. Objectif fixé : 5000 $, somme nécessaire à l'impression, à la mise en marché, aux relations de presse et au lancement de son deuxième album. Ça ne pèse pas un peu sur la création et le créateur que de devoir constamment s'adresser à la générosité des gens, pour ne pas dire quémander?
« C'est sûr que j'ai passé les quatre derniers jours à lécher des timbres pour envoyer des disques. Ça gobe du temps, mais le plaisir de savoir qu'autant de personnes croient assez au projet pour y investir de l'argent justifie amplement ça, c'est cool, c'est super encourageant. Ma crainte, c'est qu'à un moment donné, les gens se tannent. J'ai peur que ça s'essouffle, comme il y a de plus en plus d'artistes qui ont recours à des stratégies du genre. J'ai demandé 5000 $ et je les ai eus par la peau des fesses. J'espère quand même qu'à long terme, ça va aider à une rééducation, que les gens vont réapprendre que ça vaut quelque chose la musique. »
Album de colère et de petit espoir, disions-nous au sujet de ce fulgurant voyage au bout de la nuit qu'est Les ombres longues. Petit espoir incarné par la première phrase - « La chaleur envahit l'appartement » - de sa dernière chanson, Et tu penses que je veux, belle comme la lumière des lampadaires que reflètent les bancs de neige immaculée de janvier. « On traverse tous un gros hiver, une dure saison froide, à un moment donné, puis on finit par se trouver un petit bunker de chaleur », pense Corriveau. Notre bunker à nous pour la dernière et interminable semaine d'hiver s'appelle Les ombres longues.