Les «vieux»?! Pas encore morts!

L'âgisme, vous connaissez? «Le gérontologue Robert Butler a inventé le terme pour désigner toute discrimination exercée envers les gens uniquement parce qu'ils sont vieux», explique Marie Beaulieu, professeure en travail social à l'Université de Sherbrooke et chercheure pour le Centre de recherche sur le vieillissement de l'IUGS-CSSS.
Oui, vous connaissez l'âgisme. Une étude pancanadienne confirmait en 2012 sa récurrence, largement tolérée. Des répondants de 66 ans et plus, 6 sur 10 affirmaient avoir été traités différemment, voire injustement, en raison de leur âge. De tous les sondés, tous âges confondus, 80 pour cent reconnaissent le manque de considération marqué pour les personnes de plus de 65 ans. Un tiers admettait même avoir agi autrement avec quelqu'un à cause de son vieil âge.
Preuve de la généralisation du phénomène: l'emploi de l'épithète «vieil» vient peut-être de vous faire sourciller, vu sa connotation négative. Dire «vieux», au Québec du moins, c'est impoli.
Dans un intéressant échange à l'émission Ce midi à la table d'à côté, diffusée il y a quelque temps à la radio de Radio-canada, l'humoriste Yvon Deschamps confiait au pianiste André Gagnon qu'il appréhendait le moment où il deviendrait «juste un vieux». Une étape inévitable du vieillissement où le seul repère identitaire qui reste aux yeux des autres est son âge. Pas parce qu'on souffre d'une sénilité qui a effacé toute son histoire. Parce que l'âge du vieux suffit à provoquer le manque d'intérêt qu'on lui accorde.
Une proportion notable de personnes âgées ont rapporté au sondage susmentionné se sentir ignorées, perçues comme si elles ne contribuaient à rien, étiquetées à tort d'incompétentes.
«L'âgisme est d'autant plus dérangeant qu'il se base sur quelque chose qui nous guette tous, contrairement au racisme et au sexisme qui visent des caractéristiques distinctes de nous, une autre race ou un autre genre, remarque Marie Beaulieu. Avec l'âgisme, on est discriminant envers le miroir de ce qu'on pourrait peut-être être plus tard.»
Ou de ce qu'on n'accepte pas d'être, présentement. «Les personnes âgées adoptent souvent des attitudes de détachement face à un groupe d'aînés, qu'elles considèrent comme des ″petits vieux″.»
Une sorte de fuite de la fatalité, selon une des théories de psychologie sociale à laquelle on recourt souvent pour expliquer l'âgisme, le management de la terreur. «On finit par avoir peur des aînés, explique la professeure. Parce qu'on refuse les traits associés à l'avance en âge, et, surtout, la mort imminente qu'ils annoncent. On essaie de repousser tout ça le plus loin possible avec des préceptes de jeunesse éternelle. On tente le plus longtemps possible de pas avoir l'air de son âge.»
Le danger de cette réaction de déni, c'est que nombre d'aînés intériorisent l'image négative d'eux que la société leur renvoie. «Ça les place en marge de la société, constate Marie Beaulieu. La conséquence ultime de cette forme de discrimination, c'est carrément le rejet social et l'isolement des personnes âgées.»
Grave gaspillage de ressources et d'expérience.