Les p'tits, moé et l'Everest

L'autre jour, on m'a demandé s'il n'y avait pas dans le discours ambiant et notamment sur les réseaux sociaux une surabondance de témoignages narrant la difficulté d'être parents. Cette impression que, pour plusieurs, remplir ce rôle et escalader l'Everest, ce serait un peu le même combat ou du moins, du même ordre. Dans cette question, un implicite: élever, éduquer, avoir des p'tits, c'est «normal». «Ça» se fait depuis un bon moment déjà, pourrait-on ramener la gestion de la chose à des proportions humaines, sivouplaît?
La question et son implicite m'ont fait réfléchir.Produire de l'humain, j'ai toujours trouvé ça gros. Plus gros et plus grand que moi. Le réel m'a confirmé à plus d'une reprise que c'est une tâche qui te ramène non pas à une surhumanité, mais à toute ton humanité. Dans ses moindres recoins. De beau et de moins beau.
Au début, je n'osais pas trop, pas tant, nommer tout cela. Je me le gardais avec une grosse gêne. J'essayais de sourire au travers de mes cernes. Mais malgré les livres, malgré le Mieux vivre avec son enfant que je portais sous mon chandail pour être certaine de l'avoir en tout temps, il m'arrivait de considérer que d'avoir fait avaler tout un repas ou d'avoir su persister dans un «non», oui, ça relevait de l'exploit. Parce que ça m'avait demandé toute ma patience, toute mon énergie. Que ça m'avait complètement mobilisée. Et que deux ou trois minutes après, une autre chose allait m'en redemander tout autant.
Bien que ça soit une «activité» que l'humain fait depuis un moment, élever des p'tits, il reste que comment on le fait au 21e siècle ne se compare pas tant, voire pas du tout avec comment ça se passait dans tous les avant.
Le concept même «d'enfant» comme chose importante dont il faille tenir compte ne date que du 19e siècle. Pendant longtemps, le petit de l'homme n'était que de l'adulte en devenir et ne gagnait en intérêt qu'à ce moment. S'il provenait d'une famille plus aisée, il était confié à des nourrices, d'une famille pauvre, il travaillait très tôt. Les parents ne s'en occupaient pas tant, surtout pas autant qu'aujourd'hui. On se souciait très peu de leur avenir, ils étaient chanceux, en fait, s'ils en avaient un. Dans le sens de pas morts d'une maladie ou autre.
L'enfant du 21e siècle (et évidemment celui de la fin du 20e) a une tout autre valeur. Il en a une en lui-même. Il a aussi beaucoup de potentialités. Et il est du rôle du parent de travailler à les développer, à les maximiser. Et l'on ne peut mettre de côté l'impact des avancées et découvertes scientifiques (dans tout le spectre des sciences, incluant celles dites «humaines») sur les attentes liées à la parentalité.
Donc. À cette époque où l'on sait tellement de choses et comment toutes ces choses affectent la progéniture dans tout ce qu'elle sera, il y a des inquiétudes plus que légitimes.
Et plus tu en sais, plus le niveau de pression augmente. Le fer. Les protéines. Le calcium. La discipline. Les portions de légumes. Le lien d'attachement. Tu assez stimulé, tu pas assez stimulé? Les colorants qui donnent le TDAH. Son vocabulaire. Sa motricité. Les conséquences de la télévision sur le développement de son imagination. Le plastique. Les cours. Le plaisir. Jouer dehors. La socialisation. La politesse. L'autonomie. Les dents propres. Etc.
Toujours une chose en boucle en tête: «Suis-je-tu en train de faire la bonne affaire?» qui veut aussi dire «Ça vas-tu être de ma faute si [insérez la conséquence de votre choix]?»
Alors. Oui, parfois, c'est beaucoup. On peut aussi ajouter le fait qu'il y a: des contextes. Des enfants. Des parents. Des communautés. Des absences. Des pressions. Des solitudes. Des tempéraments. Des circonstances. De l'épuisement. Des conseils. Des regards. Le couple. Des exigences. Et des différences et des variations dans tout cela. Et bien plus que tout cela.
Notamment le sourire. Et la joie. Qui doivent accompagner «tout cela», tout le temps. En ce qui me concerne, j'ai juste pas pu. J'ai craqué. À un moment donné, il a fallu que je crie. Que j'en ris. Que j'en parle. Fa'que je me suis mise à l'écrire. Ce n'était pas tant par héroïsme qu'un bon vieux besoin de catharsis. Et je me disais que je n'étais pas toute seule à ressentir tout ça. Qu'il devait nécessairement y avoir au moins une autre personne. On est un pas pire tas. Finalement.
Si des gens en parlent, d'autres se sentent légitimées de le faire. Moins coupables de leur humanité. Ils prennent la parole, exposent. J'y vois quelque chose de sain. Nommer le difficile ou encore, nommer que l'on soit passé par-dessus, c'est plutôt bien. Y a la soupape qui laisse la pression siffler, y a des commentaires qui créent des liens, des rires qui allègent, de la normalité qui vient réclamer sa juste place.
Ça peut gosser, j'en conviens. Mais j'aurai toujours un malaise à condamner celles et ceux qui témoignent de leur trop-plein, leur pas-assez, leur à-boutisme. Parce que ça fait du bien de se sentir légitimement un peu faible, un peu dépassé. Parce que ça fait du bien de se donner le droit de le dire. Parce qu'être tout le temps fort, c'est over-rated.