Dans le sud de l'Inde, il est plus fréquent de voir les couples se fréquenter amoureusement, comme ici sur une plage d'Alappuzha.

Les mariages arrangés

On m'a dit que le choc culturel serait énorme à mon arrivée en Inde. On m'a aussi prévenu de ne faire confiance à personne.
Pourtant, bien qu'une adaptation ait été nécessaire, je n'ai pas été particulièrement déboussolé. Traverser une rue où le trafic ne s'arrête jamais, j'avais appris au Vietnam. La surpopulation, j'avais expérimenté en Chine. La pauvreté extrême, je l'avais vue au Cambodge.
Avec le temps, on apprend à ne pas juger. On comprend que la vérité ne nous appartient pas. Sauf que les différences culturelles ont bien fini par me rattraper quand il a été question des mariages arrangés. Sans juger, on a envie de les inciter à s'émanciper.
Dans un interminable voyage en train entre Delhi et Varanasi, je me suis fait trois jeunes amis. L'aîné, 22 ans, se mariera cette année. Les deux plus jeunes le taquinaient à ce sujet. Véritable boule d'énergie, ce joueur de cricket qui aspire à une carrière professionnelle était aussi un pince-sans-rire. Il avait l'enthousiasme naturel, la bonté à chacun des coins du sourire.
J'ai posé des questions, tenté de comprendre. Il s'est refermé aussitôt. Le mariage, de toute évidence, n'est pas un sujet de conversation qui plaît à tous. Mais un de ses copains a accepté de me répondre quelques jours plus tard.
Si les dots sont maintenant illégales en Inde, elles sont encore pratique courante, particulièrement au nord, tandis qu'au sud, les mariages d'amour sont de plus en plus nombreux.
On m'a raconté que les parents sont souvent illettrés et croient fermement que l'éducation est la planche de salut pour leur enfant. Pour la majorité des paysans qui vivent d'agriculture, vendre sa terre pour assurer l'éducation de leur fils est un sacrifice fréquent. La dot est donc bienvenue pour renflouer les coffres.
Ce sont par ailleurs ces parents qui choisissent d'unir leurs enfants sans que ceux-ci aient vraiment leur mot à dire. Le jeune homme qui a accepté de se confier à moi a fondu pour une camarade de classe. S'il avoue qu'il l'aime bien, il sait pertinemment qu'il n'a aucune chance de gagner son coeur. Elle est promise à quelqu'un d'autre. Et il ne souhaite pas influencer ses parents non plus. Personne ne veut être la raison pour la tristesse des autres, laisse-t-il entendre.
Quoi qu'il en soit, il aime bien discuter avec les filles, comprendre comment elles pensent. Et quand il parle à ses camarades de sexe opposé au téléphone, il les considère comme ses copines. Qu'il confie avoir trois petites amies à la fois n'en fait donc pas un polygame. Il a trois amies, point.
Comment, alors, accepter de ne pas choisir la conjointe avec qui on passera sa vie? Il y a une logique, assure le jeune homme. Les parents, qui ont vu neiger, sont beaucoup mieux placés pour trouver une épouse qui saura compléter la personnalité de leur fils. Ils verront avec plus d'acuité l'intelligence et le potentiel des différentes candidates.
On choisira assurément une femme plus jeune, souvent de trois à cinq ans, pour assurer son obéissance. On évite ainsi les risques de divorce, une situation qui serait mal reçue. À moins d'avis contraire, une femme ne peut d'ailleurs pas s'adresser à son mari en utilisant son prénom.
Bien entendu, les relations sexuelles sont interdites avant le mariage. Avec leur téléphone cellulaire, plusieurs jeunes hommes font plutôt leur éducation en ligne, à l'aide de vidéos pornographiques.
Et si les conjoints ne s'apprécient pas beaucoup? La vie fera en sorte que leur amour se développe peu à peu, répond mon jeune ami.
L'homosexualité est quant à elle mal perçue. Les gais demeureront donc célibataires et devront contrôler leurs «pulsions», ou ils cacheront leur identité et se marieront quand même.
J'ai relancé le jeune joueur de cricket. À l'évocation du mariage, le boute-en-train devient très calme. On voudrait lui crier de se sauver en courant, si c'est bien là son désir. Mais il ne suit là que le chemin d'une longue tradition qu'il a visiblement acceptée. Ces jours-ci, il est particulièrement occupé à préparer la cérémonie, dont la date n'a pas encore été fixée. Ce sera dans les prochains mois.
Que pense-t-il de sa future conjointe? Il ne connaît pas encore son identité...
Suivez mes aventures au www.montourduglobe.com