Les imprévus font les meilleures histoires

J'ai déjà dit que j'étais cartésien? Je calcule, j'analyse, je prévois autant que possible de manière à éviter les embêtements. Là où le cartésien se fait violence, c'est quand il a le passeport en poche et qu'il erre sans itinéraire précis.
Il reste que c'est en endormant la logique qui carbure parfois à la peur que s'amorcent les plus mémorables aventures. Et c'est quand celles-ci tournent au vinaigre et qu'un imprévu frappe que naissent les meilleures histoires.
Remarquez, quand je suis arrivé à Göreme en Turquie et que j'ai eu la brillante idée de louer une motocyclette avec un ami, j'aurais dû me douter que tout ne se passerait pas comme prévu.
On nous avait offert un tour guidé, en autobus, air conditionné et tout et tout, pour apprécier les principaux attraits de la Cappadoce en quelques heures. Suffisait de s'asseoir, de se laisser conduire et de prendre un cliché aux dix minutes à travers une vitre teintée.
Nous avons plutôt fourré dans nos poches la carte approximative qu'offrait la compagnie touristique pour décrire le fameux tour guidé. Derrière le guidon, à 50 km/h maximum, nous ferions notre propre itinéraire. À nous la liberté! À nous l'aventure!
Les routes de campagne à l'extérieur de Göreme semblaient sortir d'une autre époque. Étroites, avec les champs verdoyants d'un côté comme de l'autre, elles étaient complètement désertes la plupart du temps. Seul le bruit de deux moteurs aux sonorités de rasoir troublait la quiétude d'une région encore très rurale.
À l'occasion, en bordure de route, le conducteur d'une minifourgonnette des années 1960 immobilisée nous lançait un regard interrogateur. Nous aurions dû comprendre qu'on ne voyait que très peu de motocyclettes dans le secteur. Mais nous avons poursuivi notre chemin.
Dans un petit hameau où nous espérions trouver à manger, les Turcs villageois sirotaient le temps dans une tasse de thé aux pommes, bien assis sur une terrasse à un jet de pierre de la rue. Avec nous, ils menaient la conversation à grands signes.
En sortant de la ville souterraine de Derinkuyu, après consultation de notre carte «pas à l'échelle», nous avons résolu de poursuivre plutôt que de rebrousser chemin. Comme un «pile ou face». Comment savoir que la distance devant serait probablement plus longue que celle déjà parcourue?
Surtout, comment savoir qu'au milieu de nulle part, quand l'indicateur du niveau d'essence flirte tout à coup avec le E tout en bas, les stations-services ne seront pas légion? Comment savoir s'il sera possible d'attraper le bus réservé en soirée si une panne sèche venait frapper?
Tout à coup, on s'étirait le cou à chacune des courbes dans l'espoir de voir apparaître des pompes à l'horizon. Entre deux étendues de sable, nous avons finalement vu un panneau de station-service qui se profilait. Clignotant, arrêt, célébration! Mais voilà! Le commis s'est pointé en criant «non!» Il secouait la tête. «No gaz! No gaz!» Que du diesel!
Après nous être interrogés pendant une quinzaine de minutes, à essayer de trouver une façon de demander où nous pourrions faire le plein, nous comprenons qu'il faudra rouler une quinzaine de kilomètres supplémentaires. Quinze kilomètres, avec un réservoir de motocyclette presque vide, c'est stressant.
Même bruit de rasoir, mêmes routes désertes. Concentrés à regarder l'odomètre additionner les kilomètres, nous savions pertinemment que nous n'aurions jamais assez de temps pour marcher aller-retour pour nous procurer de l'essence. Il fallait rallier l'arrivée. À chaque stress ses petites victoires: chaque kilomètre parcouru nous remplissait un peu plus de joie.
Quinze kilomètres... Il faut des heures pour parcourir cette distance quand on se trouve au milieu de nulle part. Une intersection est finalement apparue. Un dépanneur. Des pompes à essence... et le bruit de rasoir qui commence à toussoter dans le réservoir de mon ami. Il s'en est fallu de peu...
De là, nous avons évité une deuxième panne d'essence potentielle et roulé pendant une heure sur une autoroute, un peu contre notre volonté. C'était suffisant pour que mon ami voyageur se prenne une bouteille de plastique en plein casque, gracieuseté d'un automobiliste qui l'avait lancée par sa fenêtre. Heureusement, il n'y a pas eu de casse.
En poussant à fond les mobylettes, nous avons attrapé notre bus de justesse et bouclé notre séjour à Göreme avec une nouvelle histoire à raconter.
Suivez mes aventures au www.montourduglobe.com