On peut remplir son frigo en fouillant dans les bonnes poubelles et en faisant fi des dates de péremption.

Les gratuitivores... ou se nourrir à même les poubelles

Les piles de gros rebuts ornent encore un bon lot de pelouses du grand Sherbrooke. Parfois, on fouine du coin de l'oeil : y a-t-il une seconde vie pour certaines choses? Que oui!
Le budget mensuel total d'Antoine pour l'épicerie s'élève à 20 $. Sans dépenser plus, il parvient à remplir deux frigos et un congélateur de nourriture tout à fait comestible. Incursion dans la cuisine d'un explorateur des bennes à ordures, aussi appelé dumpster diver.
Écumant les conteneurs et impassible devant les ordures, le dumpster diver se nourrit presque exclusivement... du contenu des poubelles. Mais qui dit poubelle ne dit pas automatiquement déchet, bien au contraire.
« S'il y a autant de récupération possible, c'est qu'on exagère sur la date de péremption et le roulement nécessaire. Les critères de fraîcheur sont super élevés », explique Antoine. Il suffit d'un légume un peu moins photogénique ou d'un fruit moisi pour que l'on sacrifie la caisse au complet à l'autel de la consommation. Et qu'on fasse le bonheur d'un plongeur de conteneur.La gourmandise est un vilain défaut
Devant tant d'abondance déplacée, dur de se contenir. «Des fois, on peut remplir la valise arrière au complet. Mais il faut que tu penses à ce que tu vas faire avec tout ça. Tu rapportes pas 40 pommes de laitue chez vous en te disant que tu vas faire un party-salade», illustre Antoine.
Il n'est pas rare pour un dumpster diver d'en laisser pour les autres, par solidarité, mais aussi pour ne pas gaspiller en voulant réduire ce même gaspillage.
Selon Christine, autre adepte du dumpster (comme on dit), être en groupe permet de prévenir ce gaspillage et d'avoir une plus grande variété d'aliments. « Souvent, il va y avoir d'une seule chose en grande quantité. Mais ça sert à rien d'avoir du yogourt pour 4 mois...»
La clé, c'est la transformation. Si la tournée des conteneurs est la première étape; la deuxième est de faire le tri. Et puis, il faut savoir cuisiner, et aimer les légumes. « On pourrait passer nos journées à faire des conserves », dit Antoine. « Y a des jours où il n'y rien, des fois. C'est le hasard. C'est pour ça qu'on en ramasse un peu plus et qu'on fait autant de transformation.»
Chose certaine, aucun dumpster diver rencontré ne paraissait souffrir de la faim.
Poubelles 101
La pratique du dumpster diving est plus ou moins légale. Les conteneurs se situent sur des terrains privés (stationnements d'épicerie et autres) et en théorie, le contenu des bennes appartient aux compagnies qui les ramassent. Mais d'autres périls guettent les gratuitivores, le premier étant l'empoisonnement alimentaire. Le plus simple est de se servir de ses sens (et non de la date de péremption) et de s'abstenir dans le doute.
En attendant...
Personne ne sait combien de temps encore il sera possible de se nourrir dans les poubelles de Sherbrooke. Rien que depuis un an, trois conteneurs ont été barrés, une épicerie a déménagé, des compresseurs ont fait leur apparition
De toute façon, pour Antoine, le dumpster diving est une solution de rechange, pas une solution à long terme. « On le fait pour se déculpabiliser de vivre dans un monde de consommation, mais il faut revoir notre mode de consommation. »
Et lui, qu'est-ce qui le motivait au départ? « J'avais faim. J'avais zéro. »
En attendant, signe d'abondance et de décadence, les poubelles débordent de nourriture. « Une fois, on a fait tellement une grosse récup qu'on a pensé ouvrir un restaurant! »
- Les noms des intervenants de cet article ont été changés afin de préserver leur anonymat.