Mylène Guay et Marianne Rancourt sont les copropriétaires de Mégan Fleurs, rue Salaberry à Lac-Mégantic. Elles ont ouvert leur commerce sans aucune aide financière, en octobre 2013, et se trouventun peu laissées à elle-même dans ce quartier en lente transformation.

Le quartier Fatima se sent abandonné

Marianne Rancourt et Mylène Guay ont ouvert une petite boutique de fleuriste en octobre dernier sur la rue Salaberry, l'artère principale du quartier Fatima à Lac-Mégantic, dans le nouveau centre-ville.
Toutes deux natives du secteur, elles voulaient profiter de l'achalandage généré par les plus gros joueurs qui venaient d'y annoncer leur relocalisation comme l'épicier Metro, la pharmacie Jean Coutu et le magasin Dollarama.
Neuf mois plus tard, elles espèrent encore et elles croisent les doigts pour que Metro ouvre enfin ses portes en octobre et que la pharmacie en fasse autant, même si sa mise en chantier tarde toujours.
« On n'a pas de salaire, tout ce qui rentre va dans le commerce, confie Mme Rancourt, qui a perdu son emploi des 14 dernières années dans l'incendie du centre-ville le 6 juillet. Si on avait su que ce serait si long, on aurait parti après les Fêtes seulement. En même temps, notre local, c'est en octobre qu'il était disponible... »
« Ce n'est pas facile ici, reprend-elle. On est dans le secteur de la ville qui est oublié de tous. On se sent abandonné. » Même Dollarama a changé ses plans pour aller se relocaliser dans les condos neufs de la rue Papineau.
Les deux fleuristes n'ont eu aucune aide pour lancer leur commerce. À bout de souffle, elles devaient frapper à nouveau à la porte de la Société d'aide au développement de la collectivité cette semaine, au cas où...
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La revitalisation du quartier Fatima, tout près du centre-ville sinistré de Lac-Mégantic, de l'autre côté du pont Agnès, était dans les cartons de la Ville depuis quelques années déjà.
La catastrophe de l'été dernier et l'urgence de redonner une place aux commerçants sinistrés ont hâté le processus. En septembre, la Ville a mis en place sa vision : Fatima accueillera les magasins à grande surface et sera relié par un nouveau pont à des condos commerciaux construits sur la rue Papineau.
Dix-huit bâtiments résidentiels et commerciaux des rues Salaberry, Lévis et Montcalm ont ainsi été rachetés - trois ont été expropriés - pour être démolis en plus de l'église Notre-Dame-de-Fatima qui se cherchait une nouvelle vocation.
Pas moins de 26 familles et propriétaires ont dû s'installer ailleurs.
C'est la dame du salon de bronzage qui a accepté une offre pour sa maison qui abritait aussi son gagne-pain. C'est la petite famille de la rue Lévis qui a dû également changer d'école. C'est le propriétaire du seul gym de la ville qui n'a pas trouvé d'autre local pour installer ses équipements et qui a dû se trouver un nouvel emploi.
Leurs histoires sont sur toutes les lèvres dans le quartier. Ils ont plié bagage en février et en avril. Quatre ou cinq maisons de la rue Salaberry sont encore placardées d'un avis de démolition depuis. En attente.
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<p>Richard Poirier</p>
Jean Cloutier est le fils d'un des bâtisseurs de l'église de Fatima. En avril, en plus de l'église, il a vu crouler sous le pic des démolisseurs la maison voisine où il a grandi et où son père a exploité différents commerces.
« Je ne pense pas que ce soit encore accepté, toutes ces démolitions et ces déplacements, parce que ça n'avance pas. Il y a des retards dans tout. Un an plus tard, on n'est pas mieux qu'on était. Les gens s'interrogent et la morosité est là. On parlait de la résilience des Méganticois, mais là, la résilience commence à être usée », dit-il.
Richard Poirier partage cette opinion. L'homme demeure tout près du futur Metro, où sa conjointe espère retourner travailler à l'automne, et il suit jour après jour les changements dans le quartier.
« Les gens trouvent que c'est long et c'est ça qui est décourageant. On sait pour Metro, la Société des alcools, la Banque Nationale, Jean Coutu, mais entre tous ça, on ne sait rien d'autre. La Ville reste très discrète sur ce qui s'en vient. Et on trouve que c'est illogique que ce soit aussi long. »
En février, M. Poirier s'est fait le porte-parole d'un groupe de citoyens qui souhaitait obtenir un passage piétonnier entre le quartier Fatima et le reste de la ville. Pour briser un peu l'isolement puisque avec la fermeture du pont Agnès, où ont lieu des travaux de décontamination, un détour de 7 kilomètres par la route sépare les deux quartiers. Après une manifestation et quelques représentations, ils ont obtenu gain de cause, faisant souffler un vent d'optimisme. « Chaque fois qu'ils ferment l'accès au pont (temporairement pour des raisons de sécurité), ça paraît sur notre achalandage », note d'ailleurs Mylène Guay.
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Au bout de la rue Lévis, la scierie Billots sélect poursuit ses activités pendant que tout le quartier s'interroge sur son avenir puisque le nouveau pont en construction sur la rivière Chaudière arrivera directement dans sa cour.
Le propriétaire, Rock Grenier, a été exproprié d'une parcelle de terrain et d'un bâtiment pour permettre la mise en chantier du pont ce printemps. Sa relocalisation dans le parc industriel est toujours en négociation. L'entreprise donne du travail à 80 personnes en haute saison.
« Nous, on travaille et on fait notre ouvrage. Tant que les négos vont dans le sens qu'elles vont avec la Ville, je ne ferai pas d'autres commentaires. On a dit qu'on serait accommodant de part et d'autre, nous pour poursuivre nos activités et eux pour reconstruire une ville. »
Au bout de la rue Salaberry, à vue de nez du pont Agnès, une employée de la station-service montre une semblable ouverture. « Ce n'est jamais arrivé une situation comme celle de Lac-Mégantic. On est des cobayes. Il faut être patient et tolérant. On ne peut pas être plus vite que le temps. »
Dans sa cour, les producteurs maraîchers Carmen et Gaétan Roy de Nantes ont installé un stand à fruits et légumes, pour la première fois dans le secteur. Une attention que les citoyens n'ont pas manqué de souligner. En place depuis une dizaine de jours, l'achalandage y est constant, témoigne l'employé Michel Dulac.
Dans leur petite boutique, les fleuristes s'accrochent elles aussi à ses signes d'espoir. Le Metro qui tranquillement prend forme de l'autre côté de la rue en est un autre. « On va espérer en attendant que les autres ouvrent, conclut Mylène Guay. C'est l'entraide qui va faire qu'on va sortir plus fort de tout ça. »
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Dès le mois de septembre, quand elle a décidé de développer un pôle commercial dans le quartier Fatima, la Ville de Lac-Mégantic savait que ça allait susciter de l'inquiétude chez les citoyens déplacés.
Elle a donc mis sur pied un comité de soutien à la relocalisation pour aider les familles à vivre la transition et en a confié la coordination à Jacques Dostie, un citoyen originaire du quartier.
De septembre à mai, M. Dostie a été en contact avec les 26 familles et propriétaires à relocaliser. Certains pour une ou deux rencontres, d'autres pour beaucoup plus, selon la complexité de leur dossier. « Dans l'ensemble, dit Jacques Dostie, je pense que ça s'est bien passé. C'est sûr qu'il y a eu des déceptions chez certains. Se faire déplacer, se faire déranger, ça marque, mais sur l'ensemble, il y en a même qui ont amélioré leur sort. »
« Certains voudraient ravoir leur ville comme avant, mais il faut oublier ça, ajoute-t-il. Moi je rêve du jour où on va pouvoir partir du Centre sportif, traverser la rivière, passer par le Metro et le Jean Coutu, puis retraverser la rivière pour s'arrêter à la gare. Ce sera une belle promenade. »