Loin d'avoir honte de parler ouvertement de la tentative de suicide de son père Charles, Alex-Ann Lavigne-Pelletier a choisi d'en faire le thème d'un travail scolaire au Séminaire de Sherbrooke. Son poème circule sur les réseaux sociaux et il a attiré l'attention d'une enseignante des Laurentides, qui l'utilisera dans ses ateliers de prévention.

Le plus fort, c'est mon père

Vous devez écrire un slam, que vous présentez ensuite en classe. En choisissant un thème qui vous touche, vous serez plus inspiré.
Après les consignes données par son professeur, Alex-Ann Lavigne-Pelletier, 16 ans, étudiante de cinquième secondaire au Séminaire de Sherbrooke, s'est mise à l'ouvrage.
« J'ai commencé à écrire sans même hésiter une seconde sur le sujet. Les mots me venaient sans réfléchir. »
Quoi, ont sursauté ses amies, tu vas parler de la tentative de suicide de ton père?
« Elles pensaient que j'allais me mettre à pleurer, que c'était pour être "malaisant". À leurs yeux, ce n'était vraiment pas une bonne idée. Leur réaction m'a vraiment choquée. Ça m'a convaincue encore plus qu'il fallait que j'écrive là-dessus, même si le suicide avait été identifié par les professeurs comme sujet à éviter », assume l'auteure.
Voici le contexte pédagogique et social de création du slam couplé à cette chronique (voir plus bas). Il coule de sincérité.
Je vous ai raconté au printemps 2011 que le planificateur financier Charles Pelletier, figure connue dans le milieu sportif sherbrookois, a été sauvé in extremis par son épouse Josée. Il avait la corde au cou.
« Black-out total. » Il est sorti de l'hôpital sans antidépresseurs, sans diagnostic de maladie mentale. Le désespoir d'un passage à vide.
« J'ai ressenti beaucoup de honte au début. Je m'en suis tellement voulu d'avoir fait subir cela à ma femme et j'ai tellement craint d'avoir blessé mes enfants à jamais que j'étais en train de mourir une deuxième fois. Alex-Ann m'a souvent exprimé son amour depuis cet épisode sombre. Quand j'ai lu son texte, ouf! Elle m'en fait cadeau, mais l'offre aussi à toutes les personnes fragilisées. C'est plein d'espoir », réagit le père comblé.
« Le courage de mon père n'est pas lié à la tentative de suicide elle-même. C'est la force avec laquelle il a rebondi, l'honnêteté avec laquelle il répond à toutes les questions sur ce sujet qui ne devrait pas être tabou. Mon père a toujours été un homme fort, il l'était avant. Pour moi, c'est juste la preuve que ça peut arriver à tout le monde », précise celle qui lui rend hommage.
Toi, Alex-Ann, as-tu eu à surmonter des moments difficiles? As-tu déjà songé à te suicider?
L'immensité de ses yeux s'est gorgée d'eau, les larmes se sont mises à couler. Bien des parents m'auraient traité de con et foutu à la porte. Josée et Charles ont attendu la réponse.
Ils connaissaient la source de ces larmes. Mais savaient aussi leur fille capable d'en parler. De fait, Alex-Ann s'est ressaisie et a vite retrouvé son aplomb.
« Oui. J'ai eu une mauvaise passe. Je broyais du noir, tout allait mal pour moi. Le suicide m'est passé par la tête mais je me suis dit non, jamais. Je n'ai pas le droit de causer autant de peine à mes parents que je sais prêts à m'écouter et à m'aider. »
Les parents avaient perçu les signaux de détresse. Inquiets, ils multipliaient les petits gestes d'attention et d'affection.
« Bien sûr que j'ai eu peur pour Alex-Ann. Comme j'ai souvent eu peur pour Charles. J'ai eu si peur que pendant plus d'un an, je me dépêchais de rentrer à la maison avant les enfants de crainte qu'ils voient la même chose que moi.
« Mais cette peur, nous ne la fuyons pas, nous ne la repoussons pas. Car elle existe dans toutes les maisons. Y'a bien des gens qui auraient lancé au bout de leurs bras la vidéo que Charles a tournée avant d'attenter à ses jours. Je l'ai gardée. Pas pour me torturer. Pour ne jamais oublier que c'est arrivé. Parce que c'est la meilleure façon de prévenir », retient Josée Lavigne.
Le poème d'Alex-Ann circule sur les médias sociaux. Il a attiré l'attention d'une enseignante de l'école secondaire Cap-Jeunesse de Saint-Jérôme, qui veut l'intégrer à ses ateliers de prévention.
« C'est un très beau texte. Alex-Ann nous fait voir les choses avec l'autre bout de la lunette. C'est le genre de témoignage qui a de l'impact dans une classe mais sans doute aussi à la maison », croit Diane Villeneuve, professeure en éthique et en culture religieuse.
T'as bien raison Alex-Ann. La force, la vraie, est celle qui se révèle à travers la vulnérabilité.
***
Le poème d'Alex-Ann :
Papa,
Si tes problèmes te semblaient lourds
Ton silence l'était autant
Parce que par choix les gens sont sourds
T'as préféré les garder en dedans
Sans bruit tu vivais ta peine
Prévoyant ton dernier « je t'aime »
Jamais tu ne m'as laissé voir
La profondeur de ton désespoir
Si tu savais comme je t'en voudrais
Si la seule chose qui me restait de toi
Était le message que t'as laissé
M'annonçant que je n'aurais plus de papa
Seule dans mon incompréhension
Dans ma tristesse inconsolable
Sans réponse à mes questions
Voulant réparer l'irréparable
Qui aurait pu me dire pourquoi?
Et apaiser ma colère
Papa, il n'y a que toi!
J'ai tellement besoin de mon père
Je sais que tu le laissais pas paraître
Mais j'aurais dû comprendre ton mal-être
Même si ton silence était pesant
Ton chagrin, lui, était criant
J'y repense encore aujourd'hui
J'espère pouvoir me pardonner un jour
De jamais avoir compris
Tout ce que t'aurais fait par amour
Tu sais les gens ont de la misère
Sur le suicide on devrait se taire
Ils en font tous un tabou
Moi j'ai pas honte du tout
Même si le geste est volontaire
Les gens ne meurent pas vraiment de ça
C'est leur peine qui les enterre
J'me souviendrai toujours de ça
Dans leur tête les problèmes s'empilent
Disparaissent les solutions
Tout devient trop difficile
Et ils partent de cette façon
Moi ça me donne envie de crier
De voir les gens perdre ceux qu'ils aiment
Le pourquoi il faut le cacher
Mais d'où vient tout cette gêne?
Après tout ça moi j'ai appris
Que même les plus forts peuvent tomber
Que dans la vie y'a rien d'acquis
Que le courage c'est de se relever
Pour ton courage je t'admire
Et je suis très fière de toi
Par tes erreurs j'ai pu grandir
J'ai le meilleur des papas
Si j'y repense encore aujourd'hui
C'est pas pour en pleurer
C'est que je remercie la vie
De t'avoir encore à mes cotés
Alex-Ann