Le mot fuite n'existe pas

Il y a une façon très précise d'insulter un voyageur. Tout en haut de la liste, bien avant tous les «tu es vraiment chanceux» ou les «on dirait que tu ne travailles jamais», vient l'insulte suprême, celle qui ne mérite même pas une réponse mais qui vaudra tout de même une chronique entière.
Regroupez dans un même chapeau les «c'est malsain de voyager autant», «de quoi tu te sauves» et «c'est nécessairement une fuite de quelque chose» et je vous piquerai probablement la plus belle colère de la décennie. Dans ce cas, vous et moi, nous n'arriverons jamais à un consensus.L'un des plus célèbres, sinon le plus célèbre blogueur du domaine du voyage, Matt Kepnes, aussi connu sous le nom de Nomadic Matt, a rédigé un papier délicieux sur le sujet. Son Everyone says I'm running away (traduction libre: Tout le monde dit que je fuis quelque chose) est devenu viral dans la communauté globe-trotter. Loin de moi l'idée de vouloir surfer sur la vague, mais j'ajouterai tout de même mon grain de sel.
Le jour où j'ai nerveusement acheté mon premier billet d'avion pour Paris, à la fin de mes études universitaires, j'étais loin de me sauver. Je venais de décrocher un emploi, j'avais une voiture toute neuve et je m'apprêtais à emménager dans mon propre appartement. La nouveauté? J'avais hâte. Mais j'étais aussi attiré par l'inconnu, par une envie de voir, de savoir, de marcher sous la Tour Eiffel et de m'imprégner de l'accent français. Je voulais ouvrir grands les yeux, pas les fermer pour oublier.
Nécessairement, on catégorisera tout ce qui est différent. Untel vit de nuit. My God! Unetelle n'a ni cellulaire, ni télévision, ni voiture. My God encore plus! L'autre voyage au lieu de piler pour une retraite qui ne viendra peut-être jamais. Quel égaré!
On m'a dit que je finirais par entrer dans les rangs. Que le moule était plus fort que mes lubies de jeune impertinent. Qu'une fois mes problèmes réglés, je reviendrais heureux, capable de m'acclimater à la «vraie» vie d'adulte. Laissez-moi rire!
S'il y en a qui sont casaniers, qui paniquent à l'idée de quitter la maison, qui se délectent du quotidien, vivant le plus grand bonheur à s'enfoncer dans leurs pantoufles, d'autres préfèrent les imprévus, les défis d'une nouvelle station de métro, d'une nouvelle devise, de nouvelles traditions. L'un comme l'autre a droit à son modèle.
Vrai qu'il y en a qui partent parce qu'ils ne trouvent plus de solutions à tourner en rond dans leur quatre et demi de banlieue. Comme certains cherchent des solutions dans l'alcool, le jeu, l'amour ou le travail. Ça ne fait pas des alcooliques de tous les buveurs de bière ou des joueurs compulsifs de tous les acheteurs de billets de loterie.
Je me plais à débarquer dans un aéroport que je ne connais pas et à trouver ma route à travers des rues que je n'ai jamais vues. J'ai un plaisir fou à me perdre et à emmagasiner de nouvelles images, à briser le quotidien et à découvrir de nouvelles façons de faire, de vivre.
Je m'enivre à comparer les modes de vie des autres, sans dénigrer ou juger celui dans lequel je vis. J'adore voir comment des hommes, des peuples évoluent quand ils sont exposés à des enseignements, des coutumes, un environnement différents.
Je pars sans fuite, sans recherche de quoi que ce soit, et je trouve quand même. Je trouve des amitiés, des lieux que je souhaite revisiter, des valeurs que seuls les étrangers peuvent m'enseigner. J'apprends! J'apprends parce que l'école, c'est aussi la vie. C'est aussi sortir de chez soi et s'exposer à l'inconnu, se mettre en danger, se mettre à nu pour voir comment on saura s'adapter. J'expérimente aussi, parce que la vie ne tient pas toute dans mon petit coin de pays.
Quand on a trop regardé la même face d'un cube, il faut parfois changer la perspective pour en découvrir toute la profondeur... Je savais qui j'étais avant de partir la première fois. Je sais toujours qui je suis. Mais il y a de ces visages étrangers qui nous présentent un miroir différent et qui nous font reconsidérer notre reflet. Ces autres qui viennent de loin, ils n'ont rien à gagner de ce qu'on aura à leur dire. On peut leur mentir et s'inventer une vie que ça ne changerait pas la leur. Alors à quoi bon? Reality check!
Ces autres qui viennent d'ailleurs, ils n'ont ni nos références, ni notre expérience. Ils ne connaissent pas notre passé et jugeront sur ce que nous leur présenterons. Ils verront plus clair dans une poignée de main que dans tout notre babillage. Ils nous diront sans se cacher si nous sommes celui que nous prétendons être. Ils nous diront «Je t'aime», aussi peut-être, sans que nous l'ayons demandé.
Voyager, c'est arrêter le temps, ajouter la magie à ce temps qu'on ne prend pas pour s'amuser. C'est voir le monde, le vrai, plus que derrière un écran cathodique qui nous recrache toujours les mêmes images formatées.
Au fond, oui, peut-être que je fuis. Comme le dit Matt Kepnes, je fuis la monotonie. Je fuis le monde dans lequel ceux qui me jugent ont choisi de vivre. Comme Matt, je crois que la vie est trop courte pour la laisser filer et pour m'enfermer dans une vision qui ne me convient pas. Si ma vision de la vie est une fuite, alors soit... Mais dans mon vocabulaire à moi, la fuite n'existe pas.
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