Le Richmondais Luc Lemay est à l'échelle planétaire une des figures les plus vénérées du death metal.

Le moine du death metal

Avec Colored Sands, un premier album en douze ans, Luc Lemay consolidait la place de Gorguts dans l'histoire de la musique extrême. Portrait du moine du death metal technique.
En 1998, Gorguts larguait dans la lugubre mare metal un tyrannique pavé nommé Obscura, manifeste du death metal technique qui marquera d'une pierre blanche la jeune histoire de la musique extrême. Album exigeant, autant pour l'auditeur que pour ses créateurs, qui s'étaient astreints à une série de règles, tissant avec un monastique sens de la minutie une souveraine tapisserie sonore souvent dissonante et résolument oppressante.«On proclamait déjà au début des années 90 la fin du death metal», se rappelle Luc Lemay, unique membre récurrent de Gorguts. «Sauf qu'aucun groupe ne se cassait la tête pour se réinventer. Ce qu'on a fait avec Obscura, c'est un peu le Refus glogal du death metal. On ne l'a pas mis par écrit comme Borduas et compagnie, mais on avait le même désir de faire table rase, de brasser les idées, de dire autre chose, de se challenger nous-mêmes. On s'est assis, on a isolé les éléments qui faisaient partie du langage et de l'esthétique de plusieurs groupes et on a décidé de les éliminer de notre langage musical à nous.»
Ce troisième album de Gorguts contribuera largement à ennoblir un genre alors encore largement pris de haut et poussera dans leurs derniers retranchements tous les musiciens d'obédience metal, contraints du jour au lendemain à redoubler d'inventivité. Le successeur d'Obscura, From wisdom to hate, mal soutenu par sa maison de disques, ainsi que le suicide du batteur Steve MacDonald dépitera cependant Luc Lemay au point de remiser Gorguts.
Le guitariste quitte Montréal au tournant des années 2000 et rallie son Estrie natale (il vient de Danville) pour manier les ciseaux à bois dans son atelier de menuiserie de Richmond. Il fabrique d'abord des enseignes pour les boutiques du village et ne touchera pas à sa guitare pendant trois ans.
Grâce à Steeve
Le jeune retraité du metal rompt le silence en 2005 à l'invitation du regretté Steeve Hurdle, ex-Gorguts avec qui il joue un temps au sein de Negativa.
«Steeve m'a dit: "Ça va bientôt être le vingtième anniversaire de fondation de Gorguts, tu devrais faire un album pour souligner ça." Steeve fréquentait pas mal les blogues metal, moi je ne savais pas encore ce qu'était Myspace.» Traduction: Steeve Hurdle mesurait mieux que Luc Lemay la trace indélébile qu'avait laissée Gorguts dans le coeur de la tranche la plus hirsute des mélomanes de la planète.
Lemay ressuscite en 2009 la bannière Gorguts en compagnie de trois musiciens américains qu'il admire: le guitariste Kevin Hufnagel, le bassiste Colin Marston et le batteur John Longstreth.
Des dessins d'enfants
Il faudra qu'un soir la blonde de Luc Lemay rentre à la maison avec des dessins d'enfants pour que le démiurge du death metal technique redevienne le créateur de chansons qu'il avait toujours été depuis l'adolescence, et qu'il avait cessé d'être pour céder toute la place au menuisier.
«Ma blonde est allée chez une amie et ses enfants lui ont dessiné des mandalas [diagramme circulaire utilisé pour la prière par les bouddhistes]. J'ai dit: "Des quoi?" J'ai accroché sur le mot mandala, mais je n'avais jamais entendu parler de ça. J'ai fait des recherches en ligne, j'ai vu sur YouTube des moines à genoux qui font des dessins magnifiques avec du sable coloré. Ça m'a jeté en bas de ma chaise. Je trouvais ça poétique, magnifique.»
Cette soudaine fascination pour les mandalas mène naturellement Lemay aux livres de Mathieu Ricard, interprète français du Dalaï-Lama, et à des ouvrages documentant la longue lutte du Tibet pour la liberté. Colored sands, l'album-retour de Gorguts, prenait forme.
«J'ai décidé de diviser l'album en deux: les quatre premières pièces traitent de la philosophie tibétaine, des lieux comme l'Himalaya, des manadalas. Puis, j'évoque l'invasion chinoise avec une pièce pour orchestre au milieu du disque [Lemay a complété une formation en composition au Conservatoire de Montréal à la fin des années 90]. Les quatre dernières pièces parlent du côté sombre, des répercussions de l'invasion, des protestations, des immolations en public.» Lemay consacrera quinze mois à l'écriture des textes.
Malgré le thème pour le moins sensible de ce Colored sands paru en septembre dernier, Gorguts n'a pas émoussé le tranchant de ses riffs et chauffe toujours à blanc ses amplis. Ou comme le dit Lemay: «La musique n'est pas moins heavy parce que je parle de la beauté des montagnes. La musique, c'est fait pour émouvoir, c'est aussi fait pour réfléchir. J'essaie de faire réfléchir à travers un langage qui est le death metal
Un enthousiaste accueil de la part de la communauté metal et des journalistes musicaux généralistes ainsi que quelques distinctions (nomination aux prix Juno, présence sur la longue liste du branchouille prix Polaris) propulseront Gorguts sur les grandes scènes américaines et européennes. Luc Lemay montaient en juin devant des dizaines de milliers de disciples sur des scènes allemandes, suisses, slovaques, hongroises, italiennes, slovéniennes, polonaises, danoises et françaises. La Japon et l'Australie l'attendent en novembre.
«Le promoteur de la tournée au Japon m'a proposé d'en profiter pour aller faire quelques dates en Chine. J'ai dû lui demander: "As-tu bien écouté les propos de l'album?" Il m'a rappelé quelques jours plus tard pour me dire que ce n'était effectivement pas une bonne idée d'aller en Chine. Même si je ne dis pas sur l'album que la Chine est le grand méchant, on peut lire entre les lignes ce que je pense du conflit avec le Tibet.»
Gorguts a beau opérer dans un relatif anonymat au Québec, la Chine sait fort probablement qu'à Richmond se cache un moine du death metal et que ce moine n'est pas exactement un ami du régime.