Le gentil gratiss

C'est peut-être le soleil, le melon d'eau qui me dégouline souvent su'l menton depuis le début de l'été ou juste parce que je me sens relativement bien, mais j'ai le goût de parler du gentil. Plus particulièrement du gentil envers le monde qu'on ne connaît pas, ceux à qui on ne doit rien, ceux qui ne pourront sans doute jamais nous le rendre, ledit gentil.
C'est quelque chose qui m'émeut depuis aussi loin que je me souvienne. Assister à des moments où de l'humain prend soin d'autres humains « pour rien », juste parce que ça fera du bien, du doux, du léger.
J'ai une tante. Lulu, on la surnomme. Certains disent « sainte Lulu », mais ça, elle n'aime pas tant. Elle est l'incarnation du « gentil gratiss ». Don de temps, d'être, d'écoute, de sous, de sourires grands et de son rire qui éclate fort. Elle est ce genre de personne qui n'oublie aucune fête, qui prend le soin d'écrire des cartes signifiantes, qui cherche [et trouve] des solutions aux petits et aux grands problèmes, qui a toujours le mot juste. Ce genre de personne qui accueille les gens dans leur ce-qu'ils-sont. Je l'ai vue tellement de fois aider, donner, tenir la main pis toute l'être. Elle l'a fait avec moi. Le fait encore. Elle disait souvent que ça lui importe peu que ça lui revienne ou pas parce qu'elle se dit que la chaîne du gentil-gratiss [ça, c'est pas son expression, par exemple] n'implique pas nécessairement une réciprocité directe, que le retour du gentil peut se faire à quelqu'un d'autre. Donner au suivant, genre. Tant que ça se fasse. Ce ne sont pas tant ses mots, ceci dit, qu'y m'ont empreinté l'être, mais ses gestes. Leur constance. L'empathie et la sympathie dont ils étaient porteurs. Le silence souvent qui les enrobait. J'pense que je lui dois beaucoup de mon sensible à l'autre.
Et c'est même pas obligé d'être gros, en plus. Ouvrir une porte, sourire en regardant dans les yeux, céder sa place. Des fois, le doux, il est dans ce genre de détails. Parfois, ce sera de prendre le temps de demander « comment tu vas » et d'écouter sincèrement la réponse. Parfois, cette question peut signifier pas mal plus que ce que l'on pense, pour l'autre. Pas mal plus. Ça indique du care, de l'être-là, la reconnaissance que l'autre importe. Qu'il est.
Et je trouve ça drôle, mais pas dans le sens de « hahaha! », comment certains semblent avoir un malaise avec le gentil gratiss. Comme si ça ne pouvait s'adresser à eux. J'ai pris l'habitude, dans les derniers mois, de faire des « random acts of kindness ». Des petits rien, genre payer mon café et le suivant. Acheter des exemplaires de livres que j'aime et les laisser traîner avec un petit mot dedans. Payer ma facture et la suivante au service à l'auto. Et il est arrivé que je sois témoin de la réaction de la personne à qui on disait que le café était offert. À chaque fois :
« Ben là. Non. Pourquoi don'? hein? Je peux pas, je vais le laisser à quelqu'un d'autre.».
Le gentil, ça se mérite, ça se gagne. Ou ça ne peut venir pour rien, de « nulle part ». Je ne sais pas trop comment interpréter cela. À chaque fois, ça me fascine. Cette incapacité ou involonté à recevoir. Le malaise, la gêne. À chaque fois, j'me dis qu'il y a quelque chose de briser, voire mort en dedans, dans le mou de l'humain. Ma mamie disait toujours : « On dit merci pis encore. ». Être capable de recevoir, ça aussi c'est beau. Ça indique une ouverture, un certain lien de confiance, une reconnaissance de soi et de sa valeur.
J'ai assisté, il y a quelques jours, à un de ces moments qui t'augmentent la foi dans l'humanité. À la caisse d'un magasin. Un monsieur avait déposé sa poignée de change sur le comptoir, mais il lui en manquait. La caissière a commencé à vider le sac de son contenu. Essentiellement de la nourriture. Et là, la dame devant moi a subtilement glissé un billet de cinq dollars sous la main de l'homme. Il a regardé la dame. J'pense que je n'oublierai jamais ce qu'il y avait dans ces yeux-là. Elle a juste pressé son bras. Personne n'a rien dit. Il a tendu le billet, la caissière a remis les items dans le sac. Il est parti. C'tait à la fois triste et fort. Beau, surtout. J'ai eu les yeux mouillés. Chu un peu sensible. Mais toute était là. Du gentil gratiss de chez gentil gratiss. C'tait ben humain.
On dit souvent que blablabla ère de l'individualisme, de l'égocentrisme, du je-pense-juste-à-moi. Sérieux, ça me gosse. C'est une généralisation comme une autre. Il y a beaucoup de gens qui donnent, qui prennent soin, qui aiment. Plus qu'on le pense parce que beaucoup le font en silence. Pis je trouve ça doux. Ben doux. Et il suffit de recevoir une fois pour avoir le goût de donner à son tour. Ça sonne kitsch, je sais, je sais. Mais j'assume.On peut retrouver Véronique Grenier sur son blogue http://lesptitspismoe.tumblr.com/