Champion porte son album °1 à la scène avec l'Orchestre du Septième Art, le samedi 15 mars au Théâtre Granada.

Le confort de l'inconfort

Pour Champion, il n'était pas question de porter à la scène son troisième album, °1, sans un orchestre de chambre ou un orchestre symphonique. Au Théâtre Granada, c'est l'Orchestre du Septième Art qui accompagnera le DJ et ses G-Strings. Rencontre avec un créateur qui n'est jamais aussi confortable que dans l'inconfort.
Surprenant. Étonnant. Singulier. Des mots qui ont beaucoup été employé le printemps dernier à la sortie de °1 (prononcer «degré 1») de Champion, bouillonnant cerveau derrière quelques-uns des plus imparables succès de danse de ce début de millénaire. Loin de la discothèque, le compositeur marchait effectivement sur la corde raide d'un album sans pareil dans sa propre discographie, quelque part entre musique de chambre et pop orchestrale full violons digne des thèmes de James Bond période Shirley Bassey. Mais n'était-on pas en train d'oublier que le surprenant, l'étonnant, le singulier, c'est le fond de commerce de Champion? N'avait-on pas décrit à l'époque de sa parution Chill'em all (2004), rencontre alors inusitée entre la guitare électrique et la pulsation électronique, comme une réjouissante curiosité?
«On a sorti la chanson No heaven puis ça a pris au moins un an et un spectacle au Festival de jazz pour que NRJ la mette finalement en rotation», se souvient le compositeur, manière de rappeler que les médias grand public n'ont pas d'emblée embrassé sa proposition. «Les autres radios ont suivi ensuite. Il y a eu un an de calme plat.»
Tout ça pour dire que la singularité de °1 n'aurait sans doute pas dû autant étonner, dans la mesure où Champion ne faisait qu'y réaffirmer son incorruptible indépendance d'esprit. Néanmoins conscient du relatif risque auquel il prêtait le flanc en se colletant au monde des cordes et à des orchestrations aussi raffinées, le DJ s'avançait sur le fil de fer avec la conviction de donner dans la vérité sans fard. «J'aurais pu m'aliéner mes fans. Le risque était juste là. Mais je n'étais pas vraiment inquiet parce que lorsque tu t'adresses sincèrement aux gens, tu ne peux pas te tromper. Quand tu dis la vérité à ton meilleur chum, peut-être qu'il ne va pas aimer ça, mais s'il ne veut plus te parler, ça veut dire que ce n'était pas ton meilleur chum. Si tous les musiciens faisaient tous ce qu'ils aiment, on parlerait peut-être moins de mon album comme d'une anomalie.»
Il ajoute au sujet de sa présente série de concerts symphoniques, qui le contraint à revoir son rapport à la scène en arrimant musiques partitionnées et musiques improvisées: «Quand tu restes dans ta zone de confort, c'est là que tu peux devenir arrogant. Quand tu sors de ta zone de confort, tu redeviens novice. Je ne suis plus le Champion qui sait comment ça marche faire swinguer le monde, je fais quelque chose que je n'ai jamais fait. Je m'offre une leçon d'humilité ».
Intentionnellement pas bon
Fort de ses histoires d'un soir avec l'Orchestre symphonique de Québec et de Montréal, le chef des G-Strings s'acoquine donc ces jours-ci sur les scènes de la province avec différents grand ensembles (à Sherbrooke, l'Orchestre du Septième Art, sous la direction de Lise Bellehumeur, est l'heureux élu).
«La différence cette fois-ci, c'est que la musique de base, celle de °1, c'est de la musique pour orchestre», note-t-il en évoquant le concert présenté en 2012 avec le maestro Fabien Gabel dans la Vieille Capitale, une expérience pop symphonique comme on en voit souvent ces temps-ci et pour laquelle Maxime Morin et son coconspirateur Jean-Nicolas Trottier avaient dû se contenter de sertir d'arrangements symphoniques les tubes de Champion, des chansons pas symphoniques pantoute.
«J'ai dit à mon équipe qu'il n'était pas question qu'on fasse le show de °1 seulement avec les G-Strings, que j'avais au moins besoin d'un orchestre de chambre, même si ça coûte cher. "Ça se peut qu'on ne le fasse qu'une seule fois, mais on va avoir du fun."»
Pas de compromis sur le fun et pas de compromis sur l'âpreté des quatre derniers morceaux de °1, déroutant épilogue à un album autrement très soyeux, chanté par un Champion que traverse le fantôme de Robert Johnson. Il en poussera d'ailleurs deux avec l'OSA, Dead before et Ain't got a friend, de ces blues en friche.
«Je ne suis pas un chanteur, mais je le fais sincèrement. Au début, je voulais saupoudrer ces chansons-là au fil de l'album, créer un parcours en dents de scie. Tu commençais avec quelque chose de doux puis bang, c'était trash, drette dans ta face. Les gens ne comprenaient pas qu'il y avait une intention, que ce n'était pas de la maladresse. Je sais que je ne suis pas un chanteur! On les donc a regroupées à la fin en leur accolant chacune un préfixe [°356, °357, °358, °359] et ça a fonctionné. Tu peux faire ce que tu veux artistiquement, mais si tu veux être compris, tu dois avoir une intention. Quand ton intention n'est pas claire, il n'y a rien qui passe. Si tu as l'intention de montrer que tu n'es pas bon, ça marche. Si tu n'es juste pas bon, ça ne marche pas.»
Pas bon, faut le dire vite. Ils sont nombreux qui vendraient leurs mères pour être pas bons comme ça.