L'écrivain Jonathan Littell a déjà dit en entrevue que tous les individus, toutes collectivités confondues, ont la capacité de faire le mal. Une affirmation qui prend tout son sens lors de la lecture de son roman Les Bienveillantes.

Le bouquin qui pique

Voilà un livre qu'on lit comme on gratte une piqûre d'insecte. Ça nous démange, on veut résister, mais on n'y arrive pas. On sait qu'on ne devrait pas le faire, que ce sera pire ensuite, mais la tentation est trop forte et on poursuit notre manège encore et encore. À la fin, on se retrouve avec un certain malaise, un peu honteux d'avoir cédé ainsi, mais convaincu en même temps que cela valait la peine sur le coup.
Publié en 2006, Les Bienveillantes de Jonathan Littell est une piqûre littéraire. Gagnant du prix Goncourt, ce roman est présenté comme les mémoires (fictives) d'un criminel nazi, Maximilien Aue. Cet homme, qui a réussi à fuir l'Allemagne après la chute du Troisième Reich, n'affiche aucun regret, ni remords. Il a refait sa vie sous une autre identité, balayant son terrible passé sous le tapis.
Son histoire évoque en détail ses années en tant qu'officier SS. J'ai fait mon travail, c'est tout. Je n'ai rien à justifier et je ne regrette rien. Le récit nous fait vivre la guerre du point de vue du bourreau, avec tout ce que cela comporte de terrible et d'horrifiant. L'écriture sèche, glaciale même par moments de Littell alimente l'indisposition que le lecteur ressent lors de certains passages du bouquin. Le passage de Aue avec les Einsatzgruppen, les commandos de la mort, donne d'ailleurs froid dans le dos.
Remarquablement documenté, Les Bienveillantes s'avère, malgré son sujet, une lecture agréable et fort prenante. Les 1390 pages de la version poche fileront rapidement entre vos doigts. Le talent littéraire de l'auteur est indéniable. On commence ce bouquin en pensant aux bourreaux, aux tueurs et aux assassins avec dédain et dégoût. On se dit que nous, on n'est pas comme ça, notre âme ne possède pas de recoins noirs, sombres et honteux comme la leur, nous sommes différents.
Puis, petit à petit, au fil des pages, cette vague impression de malaise qui s'installe. Un sentiment insidieux s'infiltre en nous, et nous rappelle comment un humain reste un humain, que les monstres n'existent pas plus aujourd'hui que dans notre enfance.
Malheureusement, tout ce qui arrive aux êtres humains naît d'un esprit humain. Staline, Saddam Hussein, Pinochet, Hitler, tous des humains. Les gestes qu'ils ont posés sont impardonnables, terribles, monstrueux, dénués d'humanité, oui, mais leur nature est aussi la nôtre.
Toutes les collectivités, tous les individus, ont la capacité de faire le mal, a dit Littell lors d'une entrevue. Vous verrez bien que ça vous concerne, dit le narrateur dès les premières pages, vous verrez bien...