L'oeuvre Table stellaire, de l'artiste française Carolle Priem-Schutz, fait partie des Jardins réinventés de la Saint-François.

Laisser sa trace

La Maison des arts et de la culture de Brompton cultive pour un septième été sur les berges de sa rivière une belle utopie baptisée les Jardins réinventés de la Saint-François. Visite.
Il y a ceux qui se gargarisent avec l'expression « démocratisation de l'art », la répètent jusqu'à plus soif, comme pour faire oublier qu'ils pèchent constamment par excès d'hermétisme. Comme pour se donner bonne conscience. Et il y la Maison des arts et de la culture de Brompton, où l'expression « démocratisation de l'art » tient presque du credo. Et où, surtout, on passe de la parole aux actes.
Pour un septième été, la directrice Josianne Bolduc livre sur un plateau d'argent le parc de la Rive, qui ceinture la Maison, à des artistes aux pratiques parfois un brin sibyllines (ne mentons pas), mais qui, une fois transplantées dans ce décor bucolique, se révèlent presque miraculeusement sous un jour plus facile d'approche.
Voici donc six oeuvres in situ bien enracinées dans le parc, six oeuvres in situ qui laisseront idéalement des traces entre les deux oreilles du touriste qui passait par là et qui ne pensait pas grand-chose de ce que l'on appelle communément l'art actuel. « On n'oublie jamais notre mandat d'accessibilité et de proximité », insiste Josianne tout en répétant, si besoin il y a, que les Jardins réinventés n'ont rien à voir avec un événement du genre Floralies. « Le mot jardin doit être entendu au sens de terreau fertile à la création. »
Placés sous le thème « L'empreinte ici et maintenant », les Jardins réinventés 2014 témoignent entre autres des liens de plus en plus étroits entre les mondes de la science et de l'art. La Française Carolle Priem-Schutz a par exemple buriné la voûte céleste dans une plaque de granit (achetée à Sherbrooke!) et suggère avec Table stellaire une vision poétique de l'astronomie. « L'interdisciplinarité, c'est un mot à la mode, mais si on recule loin dans le temps, la connaissance ne s'était pas encore atomisée en plusieurs disciplines, note Josianne. De Vinci était artiste, architecte, scientifique. »
D'autres artistes s'inspirent de l'histoire de la rivière Saint-François, sur les berges de laquelle la Maison est plantée. Dans le petit boisé bordant le chemin menant au parc, l'architecte paysagiste Valériane Noël et l'artiste en arts visuels Jérémie St-Pierre ont suspendu aux branches des arbres des mètres et des mètres de filet à pêche, tissant d'étranges motifs entrecroisés sous lesquels le visiteur marche. L'installation baptisée Débâcle évoque la grande débâcle de 1948, lors de laquelle la rivière Saint-François était sortie du lit dans lequel elle se trouve actuellement pour en adopter un autre, arrachant des dizaines de maisons sur son passage.
La septième cuvée des Jardins sonde aussi l'empreinte écologique laissée par la présence humaine, plus précisément celle, inconcevable et dévastatrice, de la catastrophe nucléaire de Fukushima. Le Français Thomas Fontaine a minutieusement reproduit pendant deux semaines, tapi dans la chambre noire du centre en art actuel Sporobole, une photo de la catastrophe sur des pierres glanées dans le muret érigé au bord de la Saint-François pour freiner l'eau.
Du styromousse au bronze
Dans un effort de cohérence, l'exposition occupant l'intérieur des murs du temple de l'art à Brompton s'arrime pour la belle saison au thème des Jardins réinventés. Empreintes dedans, Empreintes dehors.
Des oeuvres d'artistes québécois, dont celles des Estriennes Nathalie Ampleman, Brigitte Blanchet et Arlette Vittecoq, côtoient une sélection d'oeuvres appartenant à la Collection de l'Université de Sherbrooke. Parmi celles-ci : les photos à la fois désespérantes et étrangement belles de dépôts de pneus usagés signées Edward Burtynsky et deux bronzes d'Armand Vaillancourt, moulés sur de risibles morceaux de styromousse, subversive manière de redire à quel point cette ubiquitaire matière pourrit l'environnement.