Quelque 267 dépanneurs en Estrie, dont celui de Gilles Lehouillier, dans l'Est de Sherbrooke, estiment que la réglementation qui régit leur commerce est excessive.

La valse des réglementations

Vérifier des billets de loterie, remplir le réfrigérateur de bières et échanger les derniers potins avec les clients réguliers, telle est l'image romancée que l'on pourrait se faire de la vie d'un propriétaire de dépanneur. La réalité est pourtant moins rose. Ils doivent plus que jamais naviguer dans un océan de réglementations, qui en plus de réduire leur marge de profit, les écrase sous la bureaucratie.
Profitant de la campagne électorale pour se faire entendre, les dépanneurs de l'Estrie ont lancé un appel aux candidats de la région pour qu'ils s'engagent à « moderniser » la réglementation du commerce de proximité, jugée désuète et excessive par bon nombre de commerçants.
Selon l'Association québécoise des dépanneurs en alimentation (AQDA), un propriétaire a besoin de 14 permis de l'État pour exploiter son dépanneur avec station-service. Alcool, tabac, alimentation, essence, loterie, rien n'y échappe. « On aimerait qu'ils nous donnent de l'air! », s'exclame Gilles Lehouillier, propriétaire du dépanneur Lehouillier Gaz Bar, sur la rue King Est.
La vente de tabac à elle seule est encadrée par plus de 200 règlements, allant de la disposition des produits dans le commerce jusqu'à la vente finale au client en passant par l'entreposage et le déballage de la marchandise. Les commerçants qui se font prendre à vendre des produits du tabac à des mineurs s'exposent à des amendes salées et même à une révocation de leur permis de vente de tabac pour une durée d'un mois, ce qui représente des pertes colossales pour les dépanneurs.
Pour éviter cela, l'AQDA demande que la présentation d'une pièce d'identité devienne obligatoire pour acheter des cigarettes. À l'heure actuelle, les commerçants ont peur que s'ils sont trop intransigeants, leurs clients aillent faire leurs achats ailleurs, où ils ne se feront pas demander une pièce d'identité. « Les jeunes dans la vingtaine n'aiment jamais se faire carter, mais pour nous c'est souvent difficile d'évaluer s'ils ont l'âge légal. En obligeant aux clients de présenter une pièce d'identité, tout le monde serait au même niveau et on éviterait tous ces problèmes », plaide M. Lehouillier, qui déplore que l'on mette toute la responsabilité sur le dos des dépanneurs.
Du côté de l'alimentation, un permis spécial du MAPAQ est requis pour pouvoir vendre des produits réfrigérés tels que les sandwichs préparés et les viandes froides. Les employés doivent aussi suivre une formation sur la salubrité alimentaire qui coûte quelques centaines de dollars. Or, les dépanneurs achètent ces produits déjà emballés, ils ne les préparent pas. « On nous demande de nous soumettre aux mêmes normes que les épiceries, mais nous ne manipulons jamais de nourriture, ce n'est pas cohérent », soutient M. Lehouillier.
Dépanneurs et billets de loterie sont aussi indissociables. Selon Gilles Lehouillier, la marge de profit sur les billets de loterie, fixée à 6 %, n'a pas changé depuis de nombreuses années, et ce, malgré le fait que Loto-Québec multiplie les exigences concernant par exemple l'emplacement des terminaux et l'ajout d'écrans. Dans un commerce où chaque pied carré dégage un certain profit, ces demandes sont loin d'être anodines.
Charge administrative
C'est sans parler des frais de cartes de crédit, qui font fondre les profits sur la vente d'essence, et de nombreuses autres taxes qui grugent les revenus. « Dans les dépanneurs, on fait notre profit avec les cents », indique M. Lehouillier.
Au-delà des pertes financières, ces normes de plus en plus nombreuses occasionnent surtout une lourde charge administrative pour des petits commerces qui comptent peu d'employés. « Ça fait beaucoup de bureaucratie et de factures à gérer. Les grandes chaînes corporatives comme Couche-Tard ont d'importantes ressources à leur siège social pour s'occuper de ces choses-là, en plus d'avoir un grand pouvoir de négociation. Pour les indépendants et les franchisés, c'est beaucoup plus difficile », soutient Gilles Lehouillier.
À l'avenir, il souhaite que les propriétaires de dépanneurs s'unissent davantage pour défendre leurs intérêts. « On est habitué de travailler seul, mais il faudrait qu'on se rassemble. Avec la force du nombre, on pourrait faire bouger les choses. »
En Estrie, 267 dépanneurs donnent du travail à environ 2700 personnes et versent plus de 25 millions de dollars en salaires et bénéfices chaque année, de même que 160 millions $ en taxes aux différents gouvernements.